L’ex-élu de Loire-Atlantique est accusé d’avoir drogué la députée Sandrine Josso, en novembre 2023, à Paris, en vue de l’agresser sexuellement. Il plaide une erreur.

Une affaire de soumission chimique au cœur de la République. L’ancien sénateur Joël Guerriau comparaît lundi 26 et mardi 27 janvier devant le tribunal correctionnel de Paris. Il est accusé d’avoir drogué la députée Sandrine Josso, le 14 novembre 2023, chez lui, à Paris, en vue de commettre une agression sexuelle ou un viol. Des faits passibles de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende. L’ex-élu du parti Horizons est aussi jugé pour détention de stupéfiants, la police ayant retrouvé à son domicile le sachet contenant la MDMA ingérée par Sandrine Josso. Il risque pour cela jusqu’à un an d’emprisonnement et 3 750 euros d’amende.

Les deux anciens « amis politiques » ne se sont pas vus depuis plus d’un an, lors d’une confrontation organisée par les enquêteurs en novembre 2024. Le contrôle judiciaire de Joël Guerriau, 68 ans, lui interdit d’entrer en contact avec Sandrine Josso et les témoins de l’affaire. « Je suis obligée de relire le dossier, c’est lourd », confiait la députée de 50 ans, à quelques semaines de l’audience, en se replongeant dans les événements du 14 novembre 2023.

Ce soir-là, Sandrine Josso se rend au domicile parisien de Joël Guerriau, dans le 6e arrondissement, pour fêter sa réélection en tant que sénateur de Loire-Atlantique. Elus dans le même département, les deux parlementaires se connaissent depuis une dizaine d’années et décrivent tous deux aux enquêteurs une relation professionnelle sans ambiguïté. Sandrine Josso se dit néanmoins surprise d’avoir été la seule invitée, ajoutant que la rencontre était initialement prévue au restaurant.

A son arrivée chez Joël Guerriau, peu après 20 heures, la députée du MoDem s’installe dans le salon, tandis que son hôte prépare deux flûtes de champagne dans la cuisine. Elle l’aperçoit manipuler un sachet de poudre blanche. Quelques minutes plus tard, le goût du champagne, inhabituel, l’interroge. Tout comme la volonté du sénateur de trinquer à de multiples reprises, son empressement à jouer avec la lumière ou un tour de magie qu’il lui propose, « très évocateur » d’une pénétration sexuelle, décrit-elle aux policiers.

Elle leur raconte aussi avoir ressenti « des symptômes bizarres, des nausées, des sueurs » et même des palpitations cardiaques. Elle commande finalement un taxi vers 22 heures en direction de l’Assemblée nationale, persuadée que son collègue l’a droguée pour « assouvir une pulsion, un fantasme ». Dans le véhicule, elle se confie au chauffeur et prévient par message le député Eric Poulliat (Renaissance), qui dîne à proximité de l’Assemblée, que quelqu’un a mis « quelque chose dans [son] verre ». Arrivée au Palais Bourbon, deux de ses collègues l’accueillent et s’assurent de sa prise en charge par les secours.

L’expertise toxicologique effectuée dans la nuit révèle la présence dans le sang de Sandrine Josso de MDMA, un dérivé de l’ecstasy, à hauteur de 388 ng/mL. Une dose environ deux fois supérieure à un usage « récréatif », selon l’expert. La perquisition menée le lendemain chez Joël Guerriau, placé en garde à vue, permet de saisir un sachet de 30 g de MDMA, de 680 euros en liquide et de matériel informatique.

L’expertise technique montre que le sénateur a supprimé de son téléphone un message de Sandrine Josso, resté sans réponse, dans lequel elle lui demandait ce qui était prévu à l’occasion de ladite soirée. De nombreux SMS échangés avec une autre femme, qui révélera aux policiers avoir été la maîtresse de Joël Guerriau, ont aussi été supprimés. L’analyse du téléphone et de l’ordinateur du mis en cause met aussi en exergue la consultation de plusieurs sites pornographiques et prostitutionnels.

Surtout, l’expertise montre que Joël Guerriau a formulé plusieurs recherches en ligne, plus d’un mois avant les faits, concernant l’effet de drogues comme le GHB ou l’ecstasy. Le prévenu a aussi consulté plusieurs sites internet et articles de presse sur les « drogues du violeur », leurs « effets » et « dangers », les moyens de s’en procurer et les « bonnes réactions » à adopter si on en est victime.

Pour l’accusation, aucun doute n’est permis : la députée a bien été victime de soumission chimique. « Le premier traumatisme, c’est l’intentionnalité », estime Sandrine Josso auprès de franceinfo.

« Il a tapé les mots ‘drogue et viol’ dans Google, il a fait tout ça avant de me voir ! »

Sandrine Josso, députée de Loire-Atlantique

à franceinfo

Son avocat, Arnaud Godefroy, prévoit de fournir l’expertise d’un toxicologue pour démontrer qu’au vu « de la quantité de MDMA ingérée, celle-ci ne pouvait être ignorée au fond du verre » et de dénoncer les « positions évolutives » de Joël Guerriau.

Si le sénateur a toujours nié avoir voulu droguer et agresser sa consœur, plusieurs éléments de sa défense ont varié au fil des mois. Après avoir déclaré qu’il n’avait jamais vu le sachet de MDMA retrouvé dans sa cuisine, il assure que la substance lui a été remise par un collègue, au printemps 2023, tout en refusant de donner son identité. Il explique avoir ignoré qu’il s’agissait d’un stupéfiant, évoquant un « euphorisant pour lutter contre l’angoisse ». Selon son récit, il a versé la poudre dans un verre une semaine avant les faits – il dira ensuite que c’était la veille – alors qu’il était attristé par la mort de son chat.

Il aurait renoncé à la consommer, par crainte d’éventuels effets associés à ses médicaments, rangeant alors la flûte sans la nettoyer. Il aurait ensuite, par « inadvertance », servi du champagne à Sandrine Josso dans ce même verre, oubliant qu’il y avait versé de la drogue. Réalisant son erreur trop tard, il aurait choisi de ne pas lui signaler qu’elle avait peut-être avalé la poudre, se sentant « un peu bête » et pensant que la substance était inoffensive.

Pour expliquer ses recherches internet, il assure avoir voulu obtenir plus d’informations sur les « drogues du violeur » après un déjeuner avec un policier et une conversation avec un ami, dont la fille pensait avoir été victime de soumission chimique. Cet ami a confirmé avoir échangé à ce propos avec Joël Guerriau en octobre 2023, et que celui-ci était à l’époque affecté par l’état de santé de son chat.

L’épouse du sénateur ainsi que plusieurs de ses collègues ont par ailleurs rapporté aux policiers n’avoir jamais constaté de gestes déplacés de ce dernier vis-à-vis des femmes. Une ancienne collaboratrice de Joël Guerriau a néanmoins assuré à « Complément d’enquête » avoir été « abusée » sexuellement par Joël Guerriau, en mai 2022, après une soirée au domicile de ce dernier, évoquant un mode opératoire similaire à celui décrit par Sandrine Josso.

« Je me dis qu’il ne pouvait pas me faire ça à moi, que c’était (…) un père de famille respectable, un parlementaire respectable. »

Une ancienne collaboratrice de Joël Guerriau

dans « Complément d’enquête »

Cette dernière n’a pas porté plainte et n’a pas été entendue par la police, disant vouloir protéger son anonymat. Dans l’émission, l’intéressé a démenti « avec la plus grande fermeté » ces accusations.

Le père de cinq enfants, qui s’était mis « en retrait » des travaux parlementaires après la révélation de l’affaire, a démissionné du Sénat en septembre. Le 27 novembre, lors d’une audience, le retraité s’est présenté devant le tribunal avec des béquilles, évoquant des « opérations » chirurgicales à venir en 2026. Ce dernier n’a pas souhaité donner plus d’informations à franceinfo sur son état de santé, mais les magistrats instructeurs avaient noté, durant l’enquête, qu’il apparaissait « très préoccupé » par celui-ci.

Ni Joël Guerriau ni ses avocats n’ont souhaité évoquer auprès de franceinfo les faits ou leur stratégie de défense avant le procès. « Je m’exprimerai devant le tribunal. Je demande le respect de la présomption d’innocence », a simplement commenté l’ancien sénateur. De son côté, Sandrine Josso espère un procès « pédagogique » pour le grand public, disant s’y préparer « comme une athlète » avant une compétition sportive. Ces derniers mois, la députée a continué de porter, à l’Assemblée, des amendements et des propositions de loi pour améliorer la lutte contre la soumission chimique. A l’avenir, « je veux que toutes les victimes soient traitées comme je l’ai été » lors de l’enquête, assure-t-elle, « c’est mon obsession ».