Par

Margot Nicodème

Publié le

26 janv. 2026 à 18h22

C’est un profil très inhabituel, dans la population de prévenus qui défilent quotidiennement au tribunal correctionnel de Lille (Nord). Une médecin a été jugée le 23 janvier 2026, pour avoir harcelé moralement et sexuellement le directeur de l’hôpital dans lequel elle travaillait depuis une trentaine d’années. L’état de santé du médecin, qui fut aussi cadre dans une ARS (Agence régionale de santé), se serait considérablement dégradé entre 2019 et 2024, période à laquelle il a été abreuvé de mails par la praticienne, au contenu parfois inapproprié. Il a également fait l’objet de sa part de chantage au suicide. À l’audience, la présidente a cherché à comprendre ce qui s’était passé dans la tête de cette médecin, reconnue comme ayant un « niveau intellectuel de haut niveau ».

« Êtes-vous érotomane, Madame ? »

À l’issue d’une enquête administrative, la médecin de 63 ans a été mutée d’office dans le sud de la France. À la description détaillée de ses mails incessants, dans lesquels elle décrivait ses états d’âme et employait un ton anormalement intime, de ses allers-retours dans le bureau du directeur de l’hôpital, la question se pose : « Êtes-vous érotomane, Madame ? » Le terme désigne un trouble psychiatrique, se manifestant sous la forme d’un délire passionnel, d’une obsession d’un amour non partagé.

La présidente du tribunal n’y va pas par quatre chemins, qualifiant sa personnalité d’excessive. « Vous vivez trop intensément les choses », « C’est théâtral, ça », lui affirme-t-elle, à la lecture de ses mails. 

La prévenue écrivait en effet à son supérieur hiérarchique qu’elle était sous le coup « de vives souffrances » et de « profondes blessures qui dévastent ma vie », après qu’il eut stoppé net leurs réunions à deux, justement parce qu’il doutait de ses réelles intentions. « Vous n’avez pas su cloisonner vie 

Dans un autre mail, elle lui propose de se rendre à un séminaire à Paris, lui promettant « une soirée qui ne devrait pas [le] décevoir ». Dans un autre encore, à l’issue d’un pot professionnel, elle l’invite à « laisser agir le philtre », référence évidente au philtre d’amour.

Du chantage au suicide – « Je vais essayer de m’en sortir sans trop d’espoir », a-t-elle écrit – a aussi été subi par le directeur, qui a, les fois où il répondait, toujours été catégorique. Il refusait toutes ses invitations, et l’appelait à plus de décence et de retenue dans leurs échanges.

« J’avais des sentiments amicaux et de l’admiration »

Au centre hospitalier, les témoins sont nombreux, dans le cadre de l’enquête, à avoir perçu ces comportements étranges de la part de la prévenue. Un médecin a fait état des « allées et venues quotidiennes dans le bureau du directeur », une autre l’a vue « pleurer quand elle s’est vu refuser un entretien à deux ». La sexagénaire aurait aussi nourri une jalousie débordante pour « l’élève directeur » avec qui le chef d’établissement passait beaucoup de temps. Autant de témoins qui, d’après la médecin, « mentent » pour aller dans le sens du directeur.

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Elle se défend d’être érotomane – « Je ne pense pas que ça se manifeste tout à coup à mon âge » – et d’être amoureuse de son supérieur. « J’avais des sentiments amicaux et de l’admiration pour lui. Il est brillant. »

Sur ses envolées lyriques concernant ses états d’âme, elle concède qu’elle a pu être « à fleur de peau » et « vivre les choses intensément », notamment en raison des crises sanitaires successives. La pression aurait été très forte, dans leur hôpital en particulier. Le point de bascule, elle l’admet, s’est opéré en mai 2020, quand le directeur a arrêté les réunions à deux et a proposé l’alternative d’introduire une tierce personne. 

« La grenade a été dégoupillée à ce moment-là. J’ai ressenti de l’incompréhension et de l’humiliation. »

Le médecin victime, lui, a fini par perdre pied. Il est allé jusqu’à demander sa propre mutation. Quand elle a été suspendue, « il pleurait, car il craignait son retour dans l’établissement » et était dans un état « d’épuisement ». Il souffre aujourd’hui, et malgré l’éloignement de son « bourreau », de « troubles post-traumatiques« .

La décision de justice a été mise en délibéré.

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