Erasmus, mobilité des jeunes, alignement juridique : Keir Starmer multiplie les gestes vers l’UE mais se heurte à des obstacles politiques internes et aux exigences européennes.
Alors que 2026 signe les dix ans du référendum sur le Brexit et les cinq ans de la sortie officielle du pays du bloc, le Premier ministre britannique tente un rapprochement avec l’Union européenne. Un rapprochement qui reste fébrile.
Le sentiment d’indépendance et de liberté retrouvée du Brexit a laissé place depuis quelque temps déjà au « Bregret ». Selon un récent sondage Deltapoll pour le journal britannique Mirror, 58 % des Britanniques voteraient pour un retour du Royaume-Uni dans l’UE si un deuxième référendum était organisé.
Si, depuis son arrivée au pouvoir, Keir Starmer a toujours été clair sur le fait qu’il ne souhaitait pas revenir en arrière, il vient d’enchaîner les annonces qui montrent une volonté de rapprochement : retour dans le programme européen Erasmus +, négociations sur l’ouverture du « youth mobility scheme » aux jeunes Européens (leur permettant de vivre et travailler deux à trois ans dans le pays) et présentation devant le Parlement ce printemps d’un projet de loi établissant un cadre juridique pour l’alignement du Royaume-Uni sur l’UE.
Un manque d’actions concrètes
2026 sera-t-elle l’année de la réinitialisation concrète de cette relation britanno-européenne ? « Difficile à dire », répond Paul Copeland, professeur de politique publique à l’université Queen Mary à Londres.
Le professeur reconnaît cependant que le gouvernement de Keir Starmer a quelque peu tenu sa promesse formulée dans le manifeste du parti avant les élections générales de juillet 2024, en commençant la mise en œuvre rapidement, notamment lors du sommet britanno-européen en mai 2025 où les deux parties ont vite reconnu l’intérêt d’une coopération renouvelée en matière de défense et de sécurité et d’énergie avec la participation potentielle du Royaume-Uni aux marchés européens de l’électricité et une coopération renforcée sur les énergies renouvelables.
Mais pour Paul Copeland, manquent les actions concrètes. « C’est assez caractéristique de la politique des Premiers ministres britanniques vis-à-vis de l’UE. Ils arrivent au pouvoir, promettent des changements radicaux, mais lorsqu’il s’agit de passer aux détails, il y a un fossé entre les attentes et la réalité des choses. La possibilité d’un véritable changement fondamental cette année ou l’année prochaine semble donc peu probable. »
Ménager la chèvre et le chou
La raison serait principalement due à l’ombre de Nigel Farage. La rhétorique du chef de file du parti d’extrême droite sur l’immigration oblige Keir Starmer à avancer avec prudence. Si les sondages donnent une opinion publique plus pro-EU, l’immigration « est un sujet brûlant, une priorité absolue et une préoccupation majeure pour l’électorat britannique », commente Paul Copeland, « notamment les embarcations qui traversent la Manche, même si ironiquement ces traversées sont un problème parce que nous avons quitté l’Union européenne. Le gouvernement se dit probablement que 60 % des voix pour le “Bregret”, c’est une chose, mais que le renforcement des discours populistes et d’extrême droite en est une autre ».
Un récent sondage mené par Electoral Calculus, auprès de quelque 7 500 électeurs britanniques, prédit que le parti travailliste n’obtiendrait que 41 députés, si de nouvelles élections générales avaient lieu dans l’année, au profit de Reform UK. C’est 10 % de son niveau actuel. « Le parti travailliste est terriblement inquiet et craint de “trahir” le Brexit face à une presse hostile et plutôt d’extrême droite, sans parler des réseaux sociaux ». En somme, le gouvernement de Keir Starmer tente de ménager la chèvre et le chou, « mais sans pour autant satisfaire tout le monde ».
Une « clause farage » en forme de garantie
Cela coince aussi du côté de l’Union européenne, le professeur de politique publique évoquant un bloc qui veut rappeler au Royaume-Uni qu’il ne peut pas choisir à sa guise les critères de leur relation. « Concrètement, lorsque différentes initiatives politiques sont proposées, qu’il s’agisse des droits de pêche dans les eaux britanniques, d’Erasmus, de la mobilité des jeunes, ou encore de tous ces sujets liés à la sécurité et à la défense, l’UE souhaite les négocier séparément », souligne Paul Copeland, « de ce fait, le Royaume-Uni se retrouve dans une situation où il ne peut rien obtenir de vraiment avantageux ».
L’Union européenne souhaite également imposer une « clause Farage », comme garantie d’un accord de réinitialisation entre les deux partis. Un moyen de garantir que le bloc ne soit pas lésé financièrement si le chef du parti Reform UK remporte les élections générales.
Mais un homme pourrait tout faire basculer : Donald Trump. Le président américain vient d’annoncer, en guise de représailles sur la situation avec le Groenland, d’augmenter les droits de douane de huit pays européens, dont le Royaume-Uni… avant de rétropédaler en partie. Mais cette alerte pourrait être une occasion idéale pour le gouvernement Starmer de se rapprocher de l’Europe.
Se détacher de la vassalisation aux États-Unis
« Pour une raison inconnue, il y a malgré tout une certaine réticence », commente Paul Copeland, « certes, il existe des liens historiques entre les États-Unis et le Royaume-Uni, mais pas seulement entre les deux pays. Le moment serait pourtant bien choisi pour Keir Starmer d’affirmer son soutien indéfectible à l’Europe en disant : “Écoutez, plutôt que de rester neutres, nous allons vous soutenir pleinement et adopter la position la plus ferme face à ce qui s’apparente à une tentative d’annexion d’un territoire européen.” »
Une occasion en or pour se détacher de la vassalisation du pays aux États-Unis que le gouvernement travailliste pourrait louper. « Je crois que, pour se prémunir contre les risques, il [Keir Starmer] espère que les menaces de Donald Trump vont s’effondrer. Et puis, il pourra se retourner vers le président américain en lui disant : “Nous n’avons pas été aussi critiques que d’autres Européens. Notre relation reste solide. Nous sommes toujours vos amis.” »
L’autre raison qui pousserait le Royaume-Uni à ne pas trop s’affirmer serait la question des Malouines (The Falkland Islands). « Les événements, notamment ceux liés à Trump, pourraient inciter d’autres pays à s’emparer de territoires voisins. Dans ce cas, le pays n’aurait pas forcément les moyens de défendre les îles face à l’indifférence, voire à l’opposition, des États-Unis. »
Mais Paul Copeland ne veut pas trop spéculer sur ce « processus sans fin avec des négociations laborieuses » qui laisse une impression de « no man’s land ». Il rappelle aussi qu’en politique, rien n’est prévisible. « Ce qui se passe est juste la continuation d’un gouvernement assez faible sur la scène internationale, qui cherche encore sa voie et essaie de plaire à tout le monde. Le problème, c’est qu’il ne risque de plaire à personne. »