Par

Antoine Blanchet

Publié le

26 janv. 2026 à 21h33

Quiproquo ou prédation ? Ce lundi 26 janvier 2026, ce sont deux tableaux très différents qui ont été peints au procès de l’ex sénateur Joël Guerriau devant le tribunal correctionnel de Paris pour avoir drogué à son insu la députée Sandrine Josso lors d’une soirée. Du côté du prévenu on dresse un récit où se mêlent bêtise et quiproquo pour expliquer l’impensable. De l’autre, celui de la victime, on raconte une soirée qui vire au cauchemar où un corps vacille sous les yeux prédateurs d’un ami de longue date. Au milieu de ces deux témoignages, une coupe de champagne à l’ecstasy

De la drogue fournie au sein du Sénat

Appuyé à la barre et engoncé dans son pull noir, Joël Guerriau semble fatigué en ce premier jour d’audience. L’ex sénateur de Loire-Atlantique l’était déjà en cette fin d’année 2023. Arrivé à sa dixième réélection, l’envie n’est plus là. Les trahisons politiques et des mauvaises nouvelles familiales semblent avoir frappé cet homme de 68 ans. « J’étais épuisé. J’étais vraiment pas bien », relate le prévenu, décrit comme quelqu’un d’anxieux par ses proches.

Pour faire face à ses tourments psychiques, le prévenu envisage un temps de prendre des antidépresseurs, mais rétropédale. La solution viendra d’un « ami’ au Sénat. Six mois avant les faits, Joël Guerriau va dans son bureau pour lui raconter ses déboires. « Il m’a dit qu’il avait vécu la même chose et a sorti un sachet de son tiroir », rembobine le parlementaire. Il l’affirme et le réaffirme devant les juges : il ne savait pas ce que c’était. « Je pensais que c’était de la phytothérapie », maintient-il.

Quelques rires fusent dans la salle. En réalité, il s’agit de MDMA. Une drogue dure qui à forte dose, peut causer la mort. Le président s’étonne de l’ignorance de l’homme aux cheveux blancs en face de lui. Et s’irrite quand le prévenu refuse d’en dire plus sur ce refourgueur de stupéfiants en milieu sénatorial. « Si je donnais le nom, la personne démentirait. Et ça relancerait un débat sur une institution à laquelle je suis très attaché », rétorque-t-il en parlant du Palais du Luxembourg. Quelques hoquets d’indignations jaillissent dans la foule. 

Une maladresse ? 

Équipé de ce petit sachet, le prévenu assure ne pas l’avoir utilisé, jusqu’au 13 novembre 2023. Ce soir-là, il est dans un état d’angoisse. Il décide de verser une partie du produit dans une coupe de champagne. Il ne la boit pas. Et la remet dans son placard sans la laver. « Je ne considère pas qu’elle était sale. J’avais juste mis quelque chose dedans », déclare l’intéressé au président circonspect. 

La coupe ne reste pas longtemps enfermée. Moins de 24 heures après, la voilà ressortie pour une occasion spéciale. Le sénateur reçoit son amie de longue date Sandrine Josso. La députée, vient « fêter » la réélection du parlementaire. Il lui a fait des fajitas à manger et a prévu du champagne. Il sert deux coupes, dont celle remplie de la mystérieuse poudre. Le sénateur va jusqu’à faire des tours de magie à son invitée. Un passe-temps qu’il pratique depuis des années. 

Des recherches qui sèment le doute

Les verres se vident, et selon ses dires, un « tilt » résonne dans la tête du sénateur. Il vient de se rendre compte qu’il a servi la mauvaise coupe. Un peu inquiet, il se demande si lui ou son amie va ressentir quelque effet. « Je ne savais pas ce que c’était. Je pensais même que le produit avait été éventé depuis le temps », abonde-t-il. Il observe la députée mais ne remarque rien chez elle. « Si elle m’avait dit ce qu’elle ressentait, j’aurais appelé une ambulance », soupire-t-il. Sandrine Josso lui dit qu’elle doit partir. Et prend un taxi. Au téléphone avec une amie peu après, le prévenu parle d’une « soirée réussie ». 

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Au fil de ces quatre heures d’interrogatoire, c’est donc un scénario digne d’un théâtre de boulevard qui se dessine dans les réponses de Joël Guerriau. Le parlementaire répète inlassablement qu’il ne savait pas. « Je pense qu’il n’y a pas assez de communication à ce sujet », lâche-t-il, contrit. Dans la salle, encore des rires. Un élément interroge toutefois. Quelques semaines avant les faits, le prévenu a fait des recherches intrigantes sur son téléphone. « Ghb effet », « ecstasy », « drogue du viol »… Il balaie les soupçons en évoquant un « zapping » après avoir craint pour sa fille partie en voyage au Bénin. 

« Je vois qu’il tient quelque chose à côté du champagne »

L’hilarité va pourtant s’estomper lorsque Sandrine Josso arrive à la barre. D’une voix mécanique, elle relate cette soirée qui va basculer. « J’arrive chez lui et je suis surprise de sa tenue décontractée. Il m’a proposé du champagne. Et il a insisté pour qu’on trinque. Une fois. Deux fois. Trois fois », égrène la victime. 

L’ami de longue date semble insistant et euphorique, comme « monté sur ressort ». Quant au champagne, il a goût étrange. Trop sucré. « Au bout de 15 minutes, j’ai eu des nausées », raconte Sandrine Josso. « Tu bois rien, tu manges rien », lui aurait dit son hôte. La victime est prise de palpitations. De plus en plus fortes. Joël Guerriau s’amuse à changer la luminosité de la pièce. Retourne remplir les coupes. « Je me lève discrètement et je vois qu’il tient quelque chose à côté du champagne. Un sachet », décrit-elle. 

« Je me sens partir »

Là aussi, un tilt. Pas un de ceux qui font se plaquer sa main sur le front, mais de ceux qui font pâlir de peur. La députée en est certaine : il y avait quelque chose dans le verre. « Mes jambes tremblaient. J’avais soif. Je lui dis que je vais repartir à l’Assemblée et commander un taxi. Il me dit de rester. Qu’on allait faire la fête ». Elle parvient à se lever difficilement et quitter l’appartement. « Je ne voulais pas prendre les escaliers. J’avais peur qu’il me dise de m’allonger si je lui disais que je n’allais pas bien ». 

Elle parvient à quitter l’immeuble. « Dans le taxi, je m’écroule. Je me sens partir. Je pense à mes enfants. J’appelle un collègue et lui dit que je vais mourir », sanglote la victime à la barre. Prise en charge par le SAMU, elle est hospitalisée. Dans son corps, une forte dose d’ecstasy, bien plus élevée que celle utilisée de manière récréative. 

« J’ai rencontré un agresseur en fait »

Après ce dîner cauchemardesque, la députée est arrêtée de longs mois. « J’avais du mal à m’alimenter. J’étais sur le qui-vive. J’ai eu des sciatiques à répétition qui m’empêchaient de dormir ». Dans son quotidien, s’entremêlent kiné, psychiatre, mais aussi dentiste. Atteinte de bruxisme (grincements de dents), la victime a dû se faire enlever plusieurs dents ces derniers mois. Le sentiment de trahison est encore fort pour la députée, qui s’est depuis engagée sur le sujet de la soumission chimique : « C’est quelqu’un que j’ai rencontré depuis plus de dix ans. En allant à cette soirée. J’ai rencontré un agresseur en fait ». 

Les larmes sont contagieuses et coulent des yeux du prévenu après l’audition de Sandrine Josso. « Je n’avais aucune mauvaise intention à son égard », martèle-t-il dans un souffle. Il répète qu’il ne savait pas qu’il s’agissait d’ecstasy : « J’ai l’impression d’avoir été un apprenti sorcier qui a touché à un truc qu’il ne connaissait pas ». Il pleure. Sur cette réélection de trop. Sur son isolement. La perte de son amie. « Tout ça s’est enchaîné de manière stupide et ridicule. Je comprends qu’elle ne pardonne pas ». 

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