Par Véronique Chabourine, Analyste du « soft power »

Dans la nuit du 8 au 9 janvier 2026, la Russie a procédé à un tir de missile balistique hypersonique à portée intermédiaire de type Orechnik en direction de l’ouest de l’Ukraine, près de la frontière polonaise. Selon les autorités ukrainiennes, le projectile a touché une infrastructure dans la région de Lviv, sans faire de victimes, dans le cadre d’une séquence plus large d’attaques combinant missiles et drones. Capable d’emporter des charges conventionnelles ou nucléaires, doté de capacités multi-têtes et difficile à intercepter, l’Orechnik est cependant analysé par de nombreux experts comme une arme de signalement stratégique davantage que comme un outil militaire décisif. En visant l’ouest de l’Ukraine — zone clé pour le transit de l’aide occidentale — Moscou semble chercher l’intimidation politique, dans une logique de dissuasion calibrée (sharp power).

Depuis le début de la guerre en Ukraine, une lecture s’est largement imposée dans le débat public européen : la Russie aurait perdu en puissance sous l’effet combiné des sanctions économiques, de son isolement diplomatique et du coût humain et financier de la guerre. C’est précisément en confrontant cette lecture dominante aux indicateurs internationaux que l’on mesure l’écart entre perception du déclin et réalité des dynamiques de puissance.

Le Elcano Global Presence Index mesure une présence globale comme un volume de projection internationale, agrégé en trois blocs — économique (énergie, biens primaires, manufactures, services, investissements), militaire (dont les troupes déployées) et soft. En 2024, le rapport souligne que la dynamique est tirée par la composante militaire du fait de la guerre en Ukraine ; dans ce cadre, la Russie gagne un rang et se hisse à la 6ᵉ place mondiale, l’Institut notant qu’elle est le pays dont la présence augmente le plus en valeur absolue par rapport à 2022. Selon la Banque mondiale, le PIB russe atteint 2,17 trillions de dollars en 2024 (en dollars courants), avec une croissance affichée à 4,3 %. Reuters rapporte une révision identique par Rosstat, tout en soulignant que cette performance est largement portée par les dépenses associées à la guerre, au prix de tensions inflationnistes et d’une surchauffe de l’économie. Les données du Brand Finance Soft Power Index confirment cette dissociation entre influence et attractivité. Entre 2022 et 2025, la Russie se maintient dans le top 5 mondial en “Influence”, passant du 7ᵉ rang en 2022 au 4ᵉ rang en 2023, 2024 et 2025, avec un score stable autour de 6,1 à 6,5, sans amélioration de son attractivité. Dans le même temps, son impact net (Net Positive Impact) se dégrade fortement : de +27,5 en 2022 (rang 54), il chute à –12,5 en 2023, puis –4,7 en 2024 (rang 181) et –3,7 en 2025 (rang 180), plaçant la Russie parmi les pays à l’impact global le plus négatif. Malgré une réputation faible et stagnante (rang 75 en 2024–2025), des performances médiocres sur les piliers People & Values (rang 144 en 2025), Governance (rang 31) la Russie demeure structurellement incontournable dans certains flux, notamment via les relations internationales (rang 9 à 12), certains flux commerciaux stratégiques (rang 30 en Business & Trade en 2025) et une forte visibilité desinformationnelle (rang 13 en Media & Communication). Cette configuration illustre la distinction formulée par Michael Beckley entre puissance brute — reflétée par des indicateurs de volume comme le PIB, certains flux et la “présence” Elcano — et puissance nette, entendue comme ce qui reste réellement mobilisable une fois déduits les coûts internes. Si la guerre peut mécaniquement gonfler la puissance brute, elle tend simultanément à dégrader la puissance nette : durcissement autoritaire, coûts de coercition interne, affaiblissement du capital humain et de l’innovation, fuite de compétences et rétrécissement des relais civiques. Les indicateurs de libertés en témoignent : Freedom House classe la Russie “Not Free” avec un score très bas (13/100 dans Freedom in the World 2024), tandis que CIVICUS la situe en espace civique “Closed”.

Cette recomposition des instruments de puissance ne relève pas seulement de cadres analytiques généraux : elle se manifeste concrètement dans des opérations informationnelles documentées, dont les mécanismes peuvent être analysés. L’affaire Storm-1516 marque un saut qualitatif parce qu’elle démontre que l’influence ne repose plus seulement sur des bots ou des dynamiques virales opportunistes, mais sur des réseaux humains structurés, avec des acteurs, relais et intermédiaires identifiables. Dans son rapport, VIGINUM décrit un dispositif visant très probablement à discréditer le gouvernement ukrainien afin de favoriser une suspension de l’aide occidentale, et souligne que l’opération cible également des dirigeants européens, notamment lors de périodes électorales, en recourant à des deepfakes, des vidéos à la qualité variable, et des mises en scène parfois jouées par des acteurs amateurs.  Surtout, VIGINUM insiste sur la complexité de la chaîne de diffusion : dissémination initiale via comptes “burner” ou payants, puis “blanchiment” narratif via des médias étrangers, et amplification par un réseau de relais pro-russes et d’autres dispositifs informationnels — un modèle conçu pour fabriquer de la crédibilité, rendre l’attribution plus difficile, et accroître la pénétration dans le débat public.  

Cette logique peut être lue comme une logique de puissance par externalisation des coûts 一 autrement dit une stratégie de cost-imposition. En multipliant les pressions informationnelles, politiques et sécuritaires, la Russie contribue à déplacer une partie des coûts, en contraignant les démocraties européennes à supporter des coûts systémiques plus diffus et plus durables : hausse rapide et structurelle des budgets de défense et de cybersécurité, investissements massifs en résilience informationnelle, durcissement normatif, tensions politiques internes. Depuis 2022, les dépenses de défense des États membres de l’Union européenne ont fortement augmenté, atteignant 343 milliards d’euros en 2024, avec une estimation à 381 milliards en 2025, soit 2,1 % du PIB de l’Union européenne. Au sein de l’Alliance, les dépenses de défense des Alliés européens et du Canada ont elles aussi connu une hausse marquée depuis 2022, dépassant 485 milliards de dollars en 2024 (en prix 2021), soit 2,02 % du PIB combiné. Ces montants traduisent moins une adhésion stratégique qu’une adaptation contrainte. Ils s’inscrivent dans une logique de puissance asymétrique rationnelle, une stratégie asymétrique rationnellement optimisée (rendement/coût) déployée par la Russie.  Dès les années 1960, Thomas Schelling et Alexander George avaient montré que la capacité à imposer des coûts et à perturber pouvait produire des effets stratégiques indépendamment de toute adhésion. Les travaux plus récents sur la guerre hybride et les stratégies de « zone grise », développés notamment par la RAND Corporation, prolongent cette lecture : la puissance ne se mesure plus seulement à la conquête ou à l’attractivité, mais à la capacité à saturer les systèmes adverses, à désorganiser leur fonctionnement et à forcer des réallocations durables de ressources. La Russie investit les terrains où l’asymétrie tend à offrir un rendement stratégique maximum, en sachant que les sociétés ouvertes sont structurellement plus exposées aux effets indirects de la conflictualité.

Cette forme de puissance, fondée sur la pression, la saturation et la contrainte, demeure efficace à court et moyen terme, mais elle est instable et corrosive à terme pour l’ État qui l’exerce. 

Pour les démocraties européennes, l’enjeu est donc celui de la lucidité stratégique : comprendre ces mécanismes de contrainte indirecte, renforcer la résilience interne et articuler de manière cohérente puissance militaire, sécurité informationnelle et cohésion démocratique. Le risque militaire est réel et ne peut être sous-estimé ; mais l’erreur stratégique serait de ne requalifier cette confrontation qu’en ces termes, en négligeant les formes de puissance indirecte qui structurent déjà le rapport de force.  

  •  Elcano Royal Institute, Elcano Global Presence Index 2024, Madrid, 2024.
  •  World Bank, World Development Indicators, éditions 2023–2024.
  •  Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Military Expenditure Database, 2023–2024.
  •  International Monetary Fund (IMF), World Economic Outlook Database, éditions 2023–2024.
  •  https://brandirectory.com/reports/global/2025
  •  Michael Beckley, The Power of Nations: Measuring What Matters, MIT Press, 2018.
  •  Freedom House, Freedom in the World 2024.

  •  NATO, Strategic Concept (2022) et analyses OTAN sur la saturation stratégique, la coercition et les menaces hybride https://www.nato.int/en/news-and-events/articles/news/2025/08/28/defence-expenditure-of-nato-countries-2014-2025

  •  https://www.consilium.europa.eu/en/policies/defence-numbers/  

  •  https://www.rand.org/content/dam/rand/pubs/research_reports/RR2700/RR2791/RAND_RR2791.pdf