Julien Pereira, 26 ans, a étudié et travaillé aux États-Unis pendant plus de sept ans, avant d’étre arrêté par la police aux frontières et d’être détenu par ICE pendant un mois.

Archives personnelles

Julien Pereira, 26 ans, a étudié et travaillé aux États-Unis pendant plus de sept ans, avant d’étre arrêté par la police aux frontières et d’être détenu par ICE pendant un mois.

Lorsque Julien Pereira arrive aux États-Unis à l’âge de 17 ans, c’est avec un rêve en tête : étudier, jouer au tennis à haut niveau et construire sa vie. Pendant plus de sept ans, il enchaîne les visas étudiants, obtient un bachelor (équivalent américain de la licence), puis un MBA, avant d’entrer dans le monde du travail dans le Connecticut. « J’avais fait les choses dans les règles. Je pensais être protégé. »

À l’issue de son dernier visa, et alors qu’il envisage de rentrer en France, le jeune homme se voit proposer un second emploi dans un club de tennis du Connecticut. Le poste est attractif, le salaire correct, et surtout, l’employeur lui assure qu’un visa de travail est en cours de préparation. Un avocat inscrit au barreau de New York est chargé du dossier. Rassuré, Julien Pereira accepte l’offre et commence à travailler, convaincu que sa situation administrative est en train d’être régularisée.

Sauf qu’en mars 2025, tout bascule. Informé brutalement par son employeur qu’un problème administratif rendrait son visa invalide, son avocat encourage le tennisman à quitter le territoire américain immédiatement. Faute de billet immédiat pour la France, il se rend en voiture à la frontière canadienne. Mais le Canada lui refuse l’entrée et le renvoie côté américain où il est interpellé par les agents de la Customs and Border Protection (CBP), la police aux frontières.

« J’ai tenté d’expliquer ma situation. Je leur ai dit que ma demande de visa était en cours. Ils ont regardé leur base de données et m’ont dit qu’il n’y avait aucun visa en cours de création ni de demande. Et que j’étais donc illégal », raconte-t-il au HuffPost. Rapidement, et avant que son téléphone et son ordinateur ne soient confisqués, il envoie un message à son père lui demandant de prévenir le consulat.

« On m’a menotté comme un criminel »

Après deux jours et demi en rétention à la frontière, dans la petite ville de Champlain (État de New York), Julien Pereira est transféré en bus pénitentiaire vers un centre de détention fédéral à Batavia, près de Buffalo. Menottes aux poignets, à la taille et aux chevilles.

« On m’a menotté comme un criminel. Je leur ai dit que je n’avais aucun casier judiciaire. Ils m’ont répondu que c’était la procédure. »

À son arrivée, il est placé dans un dortoir de 80 personnes, sans cellules individuelles. Les nouveaux arrivants sont accueillis par des hurlements. Les lumières restent allumées en permanence. Il dort sur un matelas au sol. « On n’a plus de nom. On est un numéro. Leur but, c’est de vous casser moralement. »

Tous les détenus sont là pour des infractions liées à l’immigration. Certains attendent depuis des années. « On essaie de garder espoir mais quand j’ai parlé avec des détenus là depuis cinq ans, ça m’a mis un coup au moral », explique le Français. D’autres, originaires d’Érythrée, de Russie ou d’Amérique latine, savent qu’un retour dans leur pays pourrait leur coûter la vie.

Un exemple de plateau repas servi dans la prison fédérale de Batavia (État de New York).

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Un exemple de plateau repas servi dans la prison fédérale de Batavia (État de New York).

« J’ai perdu 7 kilos en un mois »

La nourriture est insuffisante, parfois périmée. « Le lait sentait tellement mauvais. Mais on le consommait parce qu’on avait faim », raconte Julien Pereira. En un mois, il perd sept kilos. Les appels téléphoniques sont rares, chers, et compliqués. Les gardiens interagissent peu.

Au bout de deux semaines, il est transféré à plus de 4 000 kilomètres, dans un centre de détention privé en Californie, à Otay Mesa, une « gigantesque ville-prison » près de la frontière mexicaine. Sauf que les transferts annulent automatiquement les audiences judiciaires en cours, ce qui rallonge la détention.

« Les prisons sont gérées par des entreprises privées qui font de l’argent en vous gardant le plus longtemps possible », explique Julien Pereira. « C’est une véritable usine à détenus. Une machine privée qui tourne à plein régime. »

Puis vient enfin la seconde audience au terme de laquelle le juge propose de le remettre en liberté sous caution en échange d’un paiement de 5 000 dollars et du port d’un bracelet électronique. Alors vers 3 heures du matin, Julien Pereira est libéré, à la frontière mexicaine, sans argent, ni papiers. Avec un téléphone déchargé.

« On m’a enlevé les menottes et dit : “De ce côté, c’est le Mexique. De l’autre, les États-Unis.” Et c’est tout. » Étant donné qu’il a interdiction de quitter le territoire en attendant l’audience finale au tribunal, le choix est vite fait. C’est finalement une association locale qui va l’héberger pour la nuit.

« Ça peut arriver à n’importe qui »

Le Français finit par comparaître une dernière fois devant un juge le 15 avril 2025. Il obtient alors l’autorisation de quitter les États-Unis, avec un délai d’un mois pour régler sa vie : rendre logement, fermer ses comptes bancaires, vendre sa voiture. Aujourd’hui de retour en France, il dit avoir longtemps hésité à témoigner. Ce sont les récents événements à Minneapolis qui l’ont décidé.

« J’entends beaucoup de Français dire : “Ça n’arrive qu’aux autres.” ou “ils ne sont qu’après les latinos” C’est faux ! » Mais Julien Pereira est aussi conscient de sa chance. « Des personnes avec qui j’ai été détenu sont arrivées à l’âge d’un an, ont fait toute leur vie ici, ne parlent pas espagnol, pourtant on les renvoie au Mexique, un pays auquel ils ne connaissent rien. Moi j’ai la chance de ne pas avoir peur de rentrer chez moi. »

Malgré tout, le Français de 26 ans refuse l’amalgame. « J’adore les Américains. Ce pays m’a donné une chance. Mais le système est devenu inhumain. Et c’est aujourd’hui dirigé par des incompétents. » Aujourd’hui interdit de territoire américain, le jeune homme est commercial en région parisienne. Le tennis, c’est fini. L’Amérique aussi, « pour le moment ».