Poupée provocante, icône queer, égérie de la génération «désenchantée» : qui est Mylène Farmer ? L’historienne Isabelle Marc décrypte les mille et un visages de la «diva pop», miroir des transformations culturelles et sociales de la France depuis les années 1980.
Dans un essai stimulant, Mylène Farmer, la diva pop, Isabelle Marc, historienne spécialisée dans l’étude de la musique contemporaine et les questions de genre, décortique le parcours, la posture et l’esthétique de l’artiste à la rousseur emblématique et aux plus de 30 millions d’albums, singles et vidéos vendus. Autrefois snobée par la presse dite chic, la chanteuse est aujourd’hui unanimement respectée, voire célébrée : un remix de Désenchantée a été diffusé à la cérémonie d’ouverture des JO en 2024, et en 2025, elle a été invitée à interpréter une chanson inédite en hommage à David Lynch à la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes.
S’appuyant sur l’analyse fouillée de tubes comme Libertine, Sans contrefaçon ou Désenchantée, l’auteure de Mylène Farmer, la diva pop, montre en quoi ces «hymnes intimes», qui ont parlé à des millions de fans issus d’horizons multiples, sont aussi des lieux de mémoire sonore qui ont accompagné les transformations culturelles et sociales de l’Hexagone sur près d’un demi-siècle. Elle dit aussi comment la chanteuse s’est érigée en personnage – celui de la «diva pop»… Entretien.
Isabelle Marc, auteure de Mylène Farmer, la diva pop.
Gonzalo Trujillo
Madame Figaro. Qu’entendez-vous par « diva pop » ?
Isabelle Marc. «Diva» veut dire déesse en latin et je pense que chez Mylène Farmer, on assiste à un processus de divinisation qui n’est pas conscient au départ, peut-être, et qui l’est pleinement à présent. Elle commence sa carrière comme Lolita décalée, comme objet sexualisé au service de l’industrie musicale et puis très vite, avec le personnage de Libertine, elle entame un processus d’émancipation, d’abord sexuelle puisqu’elle devient le sujet de son propre désir, une femme fatale qui menace cette vision selon laquelle les femmes seraient au service du désir masculin, une diva sirène, contestant le pouvoir établi. Puis elle se mue en diva qui inspire, en muse.
C’est-à-dire ?
Tout au long de sa carrière, elle n’a eu de cesse d’éviter le banal, le quotidien, le réalisme, le terre à terre, pour créer ce personnage extraordinaire, comme on le voit dès Libertine, qui s’éloigne du temps présent pour jouer d’un décor historique plus ou moins indéterminé qui deviendra un invariant dans son œuvre, ce personnage qu’elle continue de cultiver tout au long de sa carrière, qui va de cette persona néoromantique et néogothique jusqu’à l’extraterrestre, la déesse, en passant par des monstres comme la sorcière lycanthrope de Beyond My Control. Mylène Farmer s’établit résolument dans un ailleurs à la fois fantasmé, fantastique et fantasmagorique et qui peut constituer une forme d’idéal pour son public.
Mylène Farmer, la diva pop, d’Isabelle Marc, Éd. du Seuil, 192 p., 19 €.
Éditions du Seuil
Un de ses grands tubes, Sans contrefaçon , en a également fait une icône queer…
On se souvient que la première chanson, Maman a tort, est un coming out lesbien. À cela s’ajoute le fait que dans ses looks, ses costumes, ses apparitions, Mylène Farmer cultive une féminité qui va au-delà de la féminité. Et qu’elle propose en elle-même un modèle différent : elle ne parle jamais de sa vie privée, mais on sait qu’elle n’est pas mariée et qu’elle n’a pas d’enfants. Les personnes queers se sont tout de suite reconnues dans Sans contrefaçon, elles y ont vu un hymne et eux comme le reste du public l’ont interprété comme un questionnement des assignations sexuelles, de l’hétéronormativité et de l’hétérosexualité obligatoire. D’autant que le personnage incarné par Mylène Farmer dans Sans contrefaçon est indéfini sexuellement, puisqu’elle est à la fois «un garçon» et bien évidemment une jeune femme. Et cette ambiguïté, cette ambivalence, se situe justement à l’adolescence, qui est l’âge où on peut encore jouer, dire qu’on est à la fois un garçon et une fille, un éphèbe. Pour les personnes queers et pour les jeunes tout court, cette chanson valait proclamation de liberté.
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Mylène Farmer a aussi été un pas vers ce qu’on appelle aujourd’hui la révolution du genre, dites-vous ?
La contestation queer existait déjà, bien sûr, mais à l’avant-garde. Ce qui est intéressant chez Mylène Farmer, c’est que la contestation est pop, mise à la portée de tout le monde. À cet égard, elle a fourni des outils et contribué à faire bouger les lignes dans cette mémoire collective, dans ces structures du sentiment qui nous définissent en tant que société, en tant que génération et qui sont si difficiles à saisir, parce qu’elles sont nichées dans les chansons, dans les séries, dans la télé, dans la mode… Si les années 1960-1970 ont été marquées par la révolution sexuelle, je pense qu’à partir des années 1990, c’est la révolution du genre qui a pris le relais. À cet égard, Mylène Farmer est une pionnière – dans le domaine de la pop, s’entend. À l’instar d’un David Bowie…
Désenchantée, son plus grand succès, est un hymne nihiliste
Isabelle Marc
Vous liez son plus grand succès, Désenchantée , au néolibéralisme et à la fin des idéologies. Pourquoi ?
Quand Désenchantée sort, en 1991, Mylène Farmer se fait couper les cheveux et adopte un look et une posture plus graves. Elle s’intéresse aux questions existentielles de façon plus explicite – même si elles étaient présentes précédemment. Désenchantée, son plus grand succès, et paradoxalement une chanson rythmée, sur laquelle on danse, est un hymne nihiliste. Il suffit d’écouter les paroles : plus rien ne va, tout est chaos et on est voué à la mort. Mais il faut situer cette chanson dans son contexte. 1991, c’est la fin des idéologies, il n’y a plus aucun horizon politique et collectif pour la jeunesse de l’époque, le néolibéralisme triomphe, il n’y a plus d’utopie, il n’y a pas d’alternative – «There is no alternative»…
Seul demeure l’individualisme ?
Seul demeure l’individualisme. Et si la démarche de Mylène Farmer est artistique, si elle a dit à maintes reprises qu’elle ne parlait que pour elle-même, elle parle aussi des autres ce faisant. Qu’on le veuille ou non, son apolitisme est politique : elle s’inscrit parfaitement dans l’esprit du temps, le Zeitgeist, qui marque la défaite de la social-démocratie. «Je suis d’une génération désenchantée», chante-t-elle : il y a bien une volonté de faire groupe, seulement ce qu’elle propose, ce ne sont plus les liens des familles politiques mais ceux de l’émotion des liens, d’individu à individu, d’artiste à son public, sans médiation des idéologies politiques. Elle part du constat que le collectif ne peut rien. Et dans le même temps, la réception de ses chansons nous dit peut-être le contraire…