Vincent-Nicolas Delpech, directeur général du CHU de Bordeaux ; et Cédric Schweitzer, professeur en ophtalmologie et vice-président de la commission médicale d’établissement. Crédits : MBC
Le CHU de Bordeaux, réputé dans le paysage de l’innovation en santé, structure un écosystème favorable à la recherche. L’an dernier, il a pris part à 2.700 projets. Son enjeu : conserver sa place et maintenir ses collaborations avec les industriels.
Chaque année, près d’un million de patients transitent par le CHU de Bordeaux. Venus pour des soins, programmés ou en urgence, certains bénéficient de diagnostics, traitements ou techniques particulièrement novateurs. À l’abri des regards, loin des services de consultation, se joue une course incessante, celle de l’innovation. Ainsi, l’an dernier, le centre hospitalo-universitaire a pris part à plus de 2.700 projets de recherche dont 530 promus en interne. « Dans le paysage de la recherche, le CHU n’est pas seul, précise d’emblée Vincent-Nicolas Delpech, le directeur général. Il y a l’Université de Bordeaux, l’Inserm, l’Inria* avec qui nous nous associons pour répondre à des appels d’offres. » Le but : structurer un écosystème qui impulsera des conditions favorables à la recherche. Et pour cela, il faut dynamiser en permanence un état d’esprit tourné vers l’innovation.
Des synergies avec les industriels
Ces trois dernières années, le CHU a obtenu 100 millions d’euros de fonds publics. Un effet de levier important, et une réputation qui fait de Bordeaux la seule ville à accueillir deux IHU (instituts hospitalo-universitaires, à lire prochainement). « Il ne faut pas oublier les RHU, souligne Cédric Schweitzer, professeur en ophtalmologie et vice-président de la commission médicale d’établissement. Ce sont des projets de recherche hospitalo-universitaires qui peuvent générer des levées de fonds assez importantes, en connexion avec des industriels. » À Bordeaux, cette activité concerne trois problématiques dans les domaines de la cardiologie et de la cancérologie.
L’un des leviers de compétitivité des établissements de santé est de dialoguer avec les industriels du secteur, et de se positionner comme un pont entre la recherche et le privé. « Les industriels ne s’y trompent pas, ils viennent frapper à notre porte s’ils ont un projet. C’est cela qui est intéressant – ils savent que nous avons des équipes de soin et des files actives de patients importantes », affirme Vincent-Nicolas Delpech. Le CHU de Bordeaux se place à la cinquième position du Sigaps – un système d’interrogation, de gestion et d’analyse des publications scientifiques qui permet de dresser un panorama de ce que produisent chaque année les établissements de santé. « Nous sommes aussi dans le Top 5 de ceux qui formalisent le plus de collaboration de recherche avec les industriels », ajoute le directeur général.
Un objectif : transformer les essais (cliniques)
Mais pour rester dans la course à l’innovation, il s’agit aussi pour le CHU bordelais d’identifier puis suivre des projets novateurs, encore très en amont dans leur phase de développement. « Il y a différents paliers pour mesurer la performance d’une innovation, et démontrer qu’elle peut être appliquée au patient rapidement. C’est le boulot des médecins chercheurs, notamment dans les IHU, de se débrouiller pour attirer les regards et être accompagnés. Le CHU aide dans cette phase, à faire des essais thérapeutiques », détaille Cédric Schweitzer.
Et ensuite ? Lorsque la recherche est sortie des laboratoires et qu’elle se structure en startup, cherchant nécessairement des fonds pour nourrir encore sa R&D, l’établissement bordelais peut-il entrer au capital de certaines jeunes pousses ? « Juridiquement ce n’est pas directement l’hôpital qui se positionne mais sa fondation. On peut prendre des participations avec certains montages, mais c’est un peu compliqué », concède Vincent-Nicolas Delpech. « C’est plutôt le travail de la SATT Aquitaine Science Transfert – la société d’accélération du transfert des technologies, précise Cédric Schweitzer. Elle est chargée de la valorisation et du transfert des résultats de la recherche à des entreprises ou des startups, qui développent ensuite des modèles appropriés selon le niveau de pertinence de la découverte. » Il ajoute : « Le tissu bordelais a l’avantage d’être assez multidisciplinaire, je pense que sur le territoire, nous avons toutes les ressources nécessaires pour transformer les innovations développées dans nos laboratoires. »
Protéger l’innovation pour réinvestir
Mais innover rime avec se protéger. Intellectuellement, en l’occurrence. Pour le CHU, pas question de faire preuve de laxisme, 32 brevets ont été déposés entre 2012 et 2024 au sein de l’IHU Liryc, dédié à la cardiologie. « On n’est pas à l’abri d’un succès », blague Vincent-Nicolas Delpech. Il cite ainsi en exemple l’Hémangiol, traitement contre l’hémangiome infantile, acquis il y a plus de dix ans par le groupe pharmaceutique Pierre Fabre. « Chaque année ses inventeurs reçoivent des royalties, le CHU et l’Université reçoivent également des dividendes car on a fait correctement les choses. »
Si ces enjeux de protection intellectuelle ne datent pas d’hier, à l’heure de l’intelligence artificielle, ils reviennent au centre des préoccupations. « L’un des investissements les plus importants en matière d’IA concerne la santé. Nos IHU sont très positionnés sur l’analyse des données [ndlr, à lire prochainement] et sur le développement d’algorithmes, affirme Cédric Schweitzer. C’est un domaine dans lequel nous sommes en cours de structuration, et qui mettra nécessairement en relation un certain nombre d’acteurs du territoire. » Alors à la question, « Bordeaux peut-elle devenir un nouveau Boston ? », en référence à cette ville américaine réputée pour être un hub en matière de santé et d’innovation, Nicolas-Vincent Delpech est catégorique : « Notre ville est un très beau centre européen. »
* Inserm, Institut national de la santé et de la recherche médicale. Inria, Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique.
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