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Le centre d’excellence AERODS de l’Université Toulouse Capitole, financé à hauteur de 1,93 million d’euros, se concentre sur les enjeux de défense aérospatiale. Ce projet ambitieux réunit divers experts pour explorer les défis industriels et stratégiques. Entretien avec Florent Pouponneau, professeur et directeur du centre d’excellence.
L’Université Toulouse Capitole lance son centre d’excellence nommé AERODS (Aérospatial, défense et sciences sociales). Financé par la direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées sur cinq ans, à hauteur de 1,93 million d’euros, le centre AERODS s’inscrit dans une démarche de sciences sociales appliquées aux enjeux industriels, technologiques et stratégiques de la défense aérospatiale.
Comment l’Université Toulouse Capitole est devenue centre d’excellence AERODS ?
Ce projet est soutenu par le ministère des Armées. Tous les cinq ans, c’est seulement la deuxième édition, ils cherchent à financer ce qu’ils appellent des centres d’excellence. Il y a cinq ans, deux centres avaient été labellisés, à Lyon et à Paris. Cette année, trois centres d’excellence ont été retenus en France, dont un à Toulouse. Nous avons répondu à un appel à projets que nous avons soumis en décembre 2019. Nous avons obtenu la réponse en juin 2020, après une audition au ministère des Armées. C’est un projet que j’ai monté. Je suis politiste, spécialiste de la politique étrangère et de défense de la France. Arrivé à l’Université de Toulouse en septembre 2019, j’ai vu dans cet appel à projets une opportunité de développer l’étude des affaires internationales et de défense dans ma nouvelle université.
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Qui va travailler dans ce centre d’excellence ?
J’ai réuni des collègues en sciences politiques, économie, gestion et droit, issus de toute l’Université Toulouse Capitole : l’École de droit, Sciences Po Toulouse, TSE (Toulouse School of Economics), l’IRIT (Institut de recherche en informatique de Toulouse), etc. Au total, nous étions une quinzaine à élaborer un projet d’une vingtaine de pages. Le projet scientifique vise à étudier la politique d’armement française dans le domaine aéronautique et spatial, ainsi que les contraintes qui pèsent sur les acteurs, afin d’identifier les difficultés rencontrées. Le président de la République a récemment annoncé un effort supplémentaire de 36 milliards d’euros pour le réarmement de la France, tout en déplorant les difficultés rencontrées depuis l’annonce de « l’économie de guerre » en 2022. Il y a donc une intention politique forte dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu, mais il reste difficile de mobiliser et de soutenir les industriels de la défense.

Florent Pouponneau, professeur à l’Université Toulouse Capitole et directeur du centre d’excellence.
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Au vu du contexte international tendu, on a l’impression que les Européens sont pressés d’aller plus vite en matière de réarmement. Avez-vous déjà identifié des contraintes importantes dans ce domaine ?
Nous n’avons pas encore véritablement débuté les travaux, mais plusieurs axes de recherche se dessinent. D’abord, les contraintes juridiques. Ce qu’on appelle le « lawfare », c’est-à-dire l’ensemble des contrôles des exportations et des sanctions économiques, qu’elles soient américaines, chinoises, etc., qui pèsent sur les industriels français et européens et limitent leurs exportations. Mais il existe des divergences d’intérêts politiques et industriels entre les pays européens. Chacun cherchant à défendre ses propres intérêts nationaux. Il faut aussi composer avec la complexité administrative du ministère des Armées et de la Direction générale de l’armement (DGA) : ce sont de grandes machines organisationnelles à qui l’on demande d’accélérer les procédures, ce qui n’est pas simple. On observe également de nouveaux acteurs qui apparaissent dans ce secteur, notamment dans le domaine spatial, avec les start-ups. Il faut réfléchir à la manière de collaborer avec elles, de les financer, et à quel point l’État est prêt à prendre des risques. Enfin, il existe des difficultés de mise en œuvre au niveau local. Par exemple, à Toulouse, où l’on développe des réseaux d’attachés territoriaux pour travailler avec les industriels. Mais malgré les annonces présidentielles de milliards d’euros, il n’y a pas encore de commandes fermes. Les entreprises hésitent donc à augmenter leurs cadences ou à créer de nouvelles lignes de production sans contrats concrets.
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Les sciences sociales qui mettent leur savoir au service du réarmement dans le contexte actuel, c’est une petite révolution dans le monde universitaire ?
Oui, c’est vrai. En France, les liens entre le monde universitaire, la défense et l’industrie restent encore limités, contrairement aux pays anglo-saxons comme les États-Unis ou le Royaume-Uni. Le ministère des Armées souhaite justement renforcer ces connexions. Nous restons toutefois attachés à la liberté académique et à l’indépendance de nos recherches. Le ministère ne relira pas nos travaux et ne pourra pas les censurer. Nous répondons à des questions scientifiques d’intérêt général, et nos résultats pourront aider les acteurs à mieux comprendre leur environnement.