227 voix. C’est l’écart infime avec lequel Martine Aubry avait conservé la mairie de Lille lors des municipales de 2020. Ce chiffre racontait déjà la fragilité d’un Parti socialiste au pouvoir depuis 2001, contraint de s’imposer non plus par domination électorale claire, mais par un équilibre précaire. Aujourd’hui, ce chiffre résonne comme un avertissement. En mars 2025, après vingt-quatre ans à la tête de la ville, Martine Aubry a démissionné pour laisser la place à Arnaud Deslandes, quarantenaire engagé très tôt au Parti socialiste, élu socialiste formé dans l’orbite de Martine Aubry.

Le nouveau maire n’a eu qu’un an pour se faire connaître autrement que comme l’héritier d’un système. Et pour défendre un bilan sur lequel il est attaqué frontalement. Le grand débat public organisé le 21 janvier par À Vos Bancs et le Parlement des Étudiants de Lille a agi comme un révélateur.

D’abord sur le sujet des logements. Lahouaria Addouche (LFI) a accusé la majorité d’inaction : « Un tiers des logements loués à Lille ne respectent pas l’encadrement des loyers », a-t-elle lancé, pointant aussi le refus de permis pour des résidences étudiantes. Face à elle, Arnaud Deslandes a opposé des chiffres, 1.200 logements étudiants livrés sur le mandat, sans répondre totalement à la question du non-respect du plafonnement.

Autre point de rupture du débat : la démocratie locale, alors que la majorité avait fait de la participation citoyenne un axe fort de son programme de la campagne de 2020 (renforcement des conseils de quartier et concertation systématique sur les grands projets notamment). Or, d’après les opposants, la longévité du pouvoir aurait produit une forme de surdité institutionnelle.

« Comment redonner confiance quand des projets votés par les Lillois n’ont jamais vu le jour ? » a interrogé Stéphane Baly, ancien allié du PS et grand perdant de 2020, bien décidé à rejouer le duel en repartant en solo avec Les Écologistes. Violette Spillebout, représentant le parti Renaissance, ancienne directrice de cabinet de Martine Aubry, a dénoncé une mairie devenue sourde aux habitants : « Quand on écrit à la mairie, on n’a plus de réponse. Les habitants se sentent méprisés ». Le maire sortant a, lui-même reconnu la nécessité d’un tournant : « Il faut ouvrir un nouvel âge de la participation lilloise ».

Autre point de crispation, l’ordre public. Sécurité, vidéosurveillance et armement de la police municipale ont également traversé les échanges. Là où la majorité défend le déploiement des caméras (196 installées aujourd’hui contre 8 en 2020), la droite et le centre plaident pour un durcissement, tandis que la gauche critique redoute une fuite en avant sécuritaire.

Pour compléter cette liste de dossiers sensibles : le stationnement payant, jugé comme une décision imposée sans concertation suffisante, notamment dans les quartiers populaires et périphériques de Lille ; la présence de la nature urbaine avec 52 espaces verts aménagés mais répartition inégale selon les quartiers.

Et surtout la friche Saint-Sauveur avec ses 23 hectares en cœur de ville, dont les projets d’aménagement sont débattus depuis plus de quinze ans : devenu le symbole d’un pouvoir socialiste arrivé à l’heure des arbitrages impossibles. Même la gauche n’arrive plus à s’accorder : EELV défend un grand parc urbain. LFI met en avant la crise du logement et l’urgence sociale, le PS cherche un compromis.

Même si le candidat sortant PS Arnaud Deslandes repart avec le soutien du Parti communiste, il devra affronter, sur sa gauche, deux listes concurrentes. Dans ce panorama fragmenté, les profils à droite en lice accentuent la pression sur la majorité sortante. Louis Delemer, 32 ans, jamais élu, incarne un pari générationnel pour Les Républicains-Union des démocrates indépendants. Violette Spillebout mise sur son expérience municipale passée pour promettre une rupture de méthode.

Le Rassemblement national, absent du conseil municipal depuis 2020, tentera un retour avec Matthieu Valet, eurodéputé et ancien commissaire de police, bien décidé à exister localement et à constituer un groupe à la Métropole européenne de Lille. Rien n’est encore joué. Mais l’équation est désormais claire : 227 voix d’avance en 2020, une démission historique en 2025, un successeur contraint de s’imposer en douze mois, une gauche divisée et des oppositions offensives sur tous les fronts.

À preuve, à Lille, le débat municipal ne porte plus sur l’héritage socialiste, mais sur sa capacité à survivre à sa propre longévité. Et dans les grandes villes, c’est souvent là que commencent les chutes du beffroi.