COMPTE-RENDU – Après sa création à Rouen l’année dernière, la mise en scène des Dialogues des Carmélites (Poulenc) par Tiphaine Raffier se rend à l’Opéra national de Nancy-Lorraine. Un spectacle bouleversant dans sa réalité crue, dans son épure et dans sa volonté d’inscrire au centre de l’histoire le destin personnel de personnages complexes et captivants.
Quelques libertés avec le texte
Transposée dans le monde moderne, avec fer à repasser électrique et équipements sanitaires contemporains, l’action pourrait s’éloigner du texte du livret et des contextes révolutionnaires dans lesquelles elle est inscrite. Que nenni ! Entre chaque scène, un texte projeté sur un rideau rappelle avec précision les événements historiques narrés dans le texte original de Bernanos.
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Double lecture, donc, puisque le spectateur peut suivre à la fois le déroulé du livret, avec profusion d’éléments sur les événements survenus entre 1789 et juillet 1794, et la propre lecture de Tiphaine Raffier, orientée par les doutes, interrogations et questionnements de quelques personnages complexes perdus dans leurs contradictions ou figés dans leurs certitudes. La densité du spectacle est renforcée par le choix de le donner non en trois mais en deux parties. De longs changements de décor entravent toutefois à deux reprises la continuité dramatique qu’avait souhaitée Poulenc.
© Jean-Louis Fernandez
Prodigieuse crudité
Les décors d’Hélène Jourdan stupéfient à la fois par leur extraordinaire trivialité et leur profonde originalité. L’intérieur de l’hôtel du marquis de la Force montre un téléviseur devant lequel Blanche se rêve Jeanne d’Arc héroïque menant ses soldats au combat. Les premières scènes du couvent se déroulent dans les toilettes et les douches de l’établissement où l’on voit sœur Blanche se soulager, et la première prieure à demi-nue agoniser sur une civière, vêtue d’une simple culotte et chemise d’hôpital. Après l’élection de la nouvelle prieure, les Carmélites s’arment de pinceaux, truelles et autres objets ménagers. L’aumônier s’empare subrepticement des trésors du Carmel avant de prendre le large. La dernière scène est sans doute la plus poignante de toutes. Sous une pluie battante, qui rappelle la scène d’ouverture du premier acte, les nonnes vêtues d’un simple costume de ville s’affaissent une à une sous le bruit de la guillotine.

La mise en scène, qui fait la place belle à une direction d’acteurs d’une rare limpidité et qui montre de façon explicite diverses relations interpersonnelles, propose ainsi une succession de moments déchirants. Rarement les adieux de Madame de Croissy à Blanche auront été aussi saisissants, ou les échanges entre Blanche et Constance aussi troublants. La manière dont la première asperge de gouttes d’eau sa compagne, dans un geste à la fois complice et rédempteur, fera pleurer plus d’une pierre. Des images d’une telle beauté feront oublier de rares longueurs, davantage imputables à la nature parfois hermétique et sibylline d’un livret qui n’est pas toujours de la plus grande clarté.
Un plateau vocal de choix
Pour réussir un tel spectacle il fallait évidemment réunir des interprètes prêts à jouer le jeu et à s’investir corps et âme dans l’entreprise. Tel est le cas pour cette production déjà bien rôdée sur les planches rouennaises, pour laquelle on ne trouve aucun maillon faible. On commencera ainsi par saluer toute la cohorte de « petits » rôles –l’Aumônier, Mère Jeanne, Sœur Mathilde, M. Javelinot, les premier et second commissaires–, dont beaucoup sont assumés par les choristes de l’Opéra national de Lorraine. Leur investissement force le respect. Chez les messieurs, Matthieu Lécroart est un émouvant marquis de la Force et un imposant geôlier. Pierre Derhet, bouleversant dans son rôle de frère viscéralement épris de son « petit lièvre », donne quant à lui une véritable leçon de chant dans son usage de la voix mixte.

Rescapée des représentations de Rouen, Hélène Carpentier est toujours aussi attachante en Blanche de la Force, dont elle traduit à merveille, grâce à son soprano tranchant et acéré, à la fois les faiblesses et la force intérieure. Claire Antoine est une Madame Lidoine bien chantante, à la projection assurée et à la maternelle présence. Marie-Adeline Henry, plus soprano dramatique que mezzo, est une Marie dans la grande tradition des nonnes frustrées et fanatisées, à la limite du sadisme dans la manière dont elle inflige à Blanche des sévices de toute sorte. Dans le rôle de la première prieure, Madame de Croissy, Helena Rasker bouleverse à la fois par l’intensité de son jeu et la dignité classique de son chant, porté par un legato de lait et de miel. Annoncée souffrante, la jeune Michèle Bréant irradie d’une incandescente lumière, déployant un chant d’une indicible pureté. Impeccable prestation du chœur de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, lecture sobre et intense du chef d’orchestre Marc Leroy-Calatayud qui tire de sa fosse les couleurs délicates voulues par Poulenc. Un spectacle reçu avec enthousiasme par un public attentif et chaleureux.
