Avec la mort de Jean-Louis Murat, la chanson française perd le plus bougon de ses orfèvres

Le livre consacré à votre père Jean-Louis Murat, cosigné avec le journaliste Marc Besse, est un ovni. Ce n’est pas à proprement parler une biographie. Que visiez-vous ?

« Au départ, le projet était de faire une biographie classique. Finalement, j’ai amené tellement de matière à mon coauteur qu’on s’est dit qu’il fallait que ce soit moi qui parle. C’est un témoignage, un regard subjectif, l’histoire d’un fils et de la relation avec son père, un regard sur mon père. On a voulu cela plus vivant qu’une biographie classique, qui puisse se lire comme un roman. Mon père avait une telle vie romanesque que voilà ça nous est apparu évident de faire ça de cette façon-là. L’idée était de retranscrire cette joie de vivre qu’avait mon père, cette envie d’avancer dans le cadre de sa création mais aussi dans sa vie en général. C’était quelqu’un qui allait toujours de l’avant. »

Yann Bergheaud, le fils de Jean-Louis Muart, cosigne "Le roman de Murat", un livre qu'il consacre à sa relation avec son père.Yann Bergheaud, le fils de Jean-Louis Muart, cosigne « Le roman de Murat », un livre qu’il consacre à sa relation avec son père. ©Albin Michel

Il n’y a pas de biographie autorisée en tant que telle de votre père. Pourquoi ?

« J’ai proposé à mon père d’écrire une biographie, comme Marc Besse l’avait aussi fait de son côté. Mais il répondait chaque fois qu’une biographie, c’était déjà mettre un pied dans la tombe. Ça voulait dire mettre un point final, s’arrêter à un instant T et jeter un coup d’œil dans le rétroviseur. Comme il était systématiquement dans l’action et ne regardait jamais dans le rétroviseur, ça ne lui convenait pas. »

D’où son refus catégorique, presque jusqu’à la fin, de sortir un best of ?

« Il n’en voulait pas. On lui a demandé des inédits pour, il a répondu que c’était hors de question, pas pour un best-of. C’était une bataille, et il a résisté longtemps. Mais au bout d’un moment, il a été obligé de céder face au secteur musical qui en attendait un. C’est impensable mais ce best of est sorti le lendemain de sa mort. »

Baudelaire + Ferré = Murat

Ce livre était aussi important pour vous, parce que vous n’aviez pas pu dire certaines choses à votre père ?

« C’était très important pour moi, ça faisait partie d’une reconstruction nécessaire. Sa mort m’a dévasté. Ça m’a plongé dans une grande dépression pendant près d’un an. Quand j’y repense, j’ai encore les larmes aux yeux. Il fallait que je fasse ce travail-là, c’était vital. C’était aussi un moyen de lui dire des choses que peut-être je ne lui ai pas dites assez. Parce qu’on était beaucoup dans les regards, dans les attitudes. Lui dire que j’admirais son travail, que c’était un artiste fabuleux, qu’il a créé une œuvre qui de mon point de vue est immense, tant du point de vue musical que du point de vue littéraire. Je me suis replongé dans ses textes pour lesquels j’avais peut-être eu, jusque-là, une lecture plus légère, parce que je m’arrêtais plus à la musique. J’ai trouvé que c’est un vrai poète. Lui dire aussi que j’étais fier d’être son fils. C’est un message d’amour. On ne s’est sûrement pas dit assez qu’on s’aimait. Mon père n’était pas non plus très expansif. C’était peut-être son côté rural, auvergnat, que je partage aussi. »

Votre relation a été particulière puisque vos parents se sont quittés alors que vous n’aviez que 5 ans…

« Il n’a sûrement pas assumé. Il y a des choses qu’il a un peu loupées, qu’on a essayé de rattraper après avec le temps. Peut-être qu’il a été père trop jeune. Moi, je l’ai été à 30 ans, c’est plus facile qu’à 19 ans. Mais je me suis nourri aussi de ses échecs, ça a été formateur pour moi. »

Pour écrire ce livre, vous avez aussi réalisé de nombreuses interviews de personnes qui ont côtoyé ou travaillé avec votre père ? Que retenez-vous de ce que ces interlocuteurs vous ont confié ?

« Ce qui m’a marqué, même si je le savais déjà, c’était sa grande générosité. Il était à cœur ouvert et ne supportait pas l’injustice. Il avait horreur de ceux qui s’en prenaient aux plus faibles ou de la vindicte populaire. Il était toujours prompt à défendre la personnalité qui était accusée, acculée. »

De cette vie partagée avec lui, y a-t-il un moment particulier qui vous reste en mémoire plus que les autres ?

« Il y a cette scène marquée en moi. J’avais 13 ans. Il m’avait fait écouter Passions privées (1984) et me demandait quel était le morceau que je préférais. Qu’il me demande mon avis sur ce qu’il fait, ça m’avait sidéré. Par la suite, il m’avait expliqué qu’il fallait que je donne mon avis. C’était vraiment une leçon de vie dont je me suis souvenu par la suite. Lors de son décès, cette scène est remontée comme ça. Pourquoi ? Je ne sais pas. C’est bizarre comme la mémoire et les synapses peuvent fonctionner. Le fonctionnement du cerveau, ça passionnait mon père. On a eu des échanges là-dessus et il m’a offert un livre sur le sujet. »

Jean-Louis Murat : l’infatigable artisan de la chanson française s’en est allé et c’est une perte énorme…

Près de 40 ans plus tard, lors de la sortie de Baby Love (2020), rebelote. Il vous demande la même chose pour son nouvel album…

« Cette scène est trop rigolote. Il était excité comme une puce. Il a lancé le son avec son enceinte portable. Il était content, ça swinguait et c’était dansant. Ça ne m’étonnait pas de lui, c’était son côté parfois fantastique. Il était comme un gamin qui partage un nouveau jouet. »

Dans votre livre, vous évoquez ses projets après La vraie vie de Buck John, son dernier album. Il n’avait donc pas l’intention de raccrocher ?

« Il était persuadé qu’il avait encore au moins 20 ans devant lui. Il m’avait dit : ‘Tu sais, Yann, le blues, ça conserve’. Il était parti sur un autre projet, une autre façon d’enregistrer, de créer. Et toujours de tester des choses avec une spontanéité d’adolescent. C’est la musique de notre adolescence, ça swingue, ça rebondit. C’est la joie de vivre. Même ses morceaux plus tristes ou plus mélancoliques, ils respirent toujours la vie. »

Estimez-vous que Jean-Louis Murat, votre père, est reconnu à sa juste valeur ?

« Je ne le pense pas. Du point de vue des artistes, j’ai l’impression que son œuvre leur fait peur. D’où le fait qu’il y a peu de reprises. C’est vrai qu’il faut s’accrocher pour tenter de s’y frotter, c’est d’une grande exigence. Du point de vue du grand public, je ne trouve pas qu’il n’est pas estimé à sa juste valeur. Peut-être que ça viendra, comme le bon vin – qu’il aimait bien – se bonifie avec le temps. Je l’espère. J’en suis même persuadé. On ne saisit pas assez l’exemplarité qu’il incarnait, l’intégrité artistique de son œuvre qui me semble extrêmement inspirante. La possibilité aussi qu’il a eu de faire évoluer son style sans se renier, tout en restant totalement intègre artistiquement. »

Jean-Louis Murat en 10 titres à écouter sans limite

Ce manque de reconnaissance, c’est ce qui a conduit, pour vous, à fonder l’Institut Jean-Louis Murat ? L’objet est de faire perdurer son œuvre ?

« Nous, on n’a pas de prétention, dans le cadre de l’institut, sur tout ce qui relève de la propriété artistique. Par contre, l’idée est de donner d’autres portes d’ouverture sur l’œuvre de mon père : organiser des événements autour de celle-ci, des soirées hommages, la création d’un jardin où on pourra retrouver toutes les plantes qui figurent dans ses chansons. Il a chanté le terroir, les lieux. On peut faire en sorte qu’il y ait des parcours initiatiques aussi autour de Murat. J’aimerais bien travailler sur le plan pédagogique. On peut attirer des gamins vers les beaux mots, la poésie. Aujourd’hui, celle-ci est un peu assimilée à un mauvais mot, pas assez estimée. La poésie de Jean-Louis Murat n’est pas si difficile d’accès. Mon père était protéiforme, on peut l’aborder par différents angles. On essaye de fédérer des actions, d’en lancer aussi. »

Il y a du répondant du côté de la communauté des fans qui, j’imagine, est la première concernée par votre initiative ?

« Il y a vraiment un engouement et c’est ressourçant d’être au contact de gens qui ont vraiment vibré et qui continuent de le faire avec son œuvre. Ils me donnent la patate et je les trouve très respectueux, pas envahissants. »

Murat propose, le public dispose

Parmi les particularités de l’œuvre de votre père, il y a le fait de parler de sport dans certaines de ses chansons. Ce n’est pas un thème courant, la pop et le rock ne faisant pas forcément bon ménage avec le sport…

« Il avait une adoration profonde du sport, en particulier pour le cyclisme. Sur son dernier album (La vraie vie de Buck John, NdlR), il y avait un morceau qui s’appelle ‘Les Molteni’. C’était la grande équipe d’Eddy Merckx. Il était aussi question de Federico Bahamontès dans ‘Le champion espagnol’ sur l’album Grand lièvre. Il vouait aussi une grande admiration à (Marco) Pantani. Et, plus proche de nous, à Wout van Aert qu’il comparait au rappeur Kendrick Lamar. On lui avait offert des places pour Roland-Garros en 2010 et il y était allé. Je l’ai emmené voir un match de rugby de l’ASM. Il aimait tous les sports, sauf peut-être le foot qu’il trouvait sur une pente descendante. Il le trouvait de plus en plus cadré, les stratégies faisaient qu’il y avait moins d’improvisation. Ce qu’il aimait, c’était le côté flamboyant du sport, le panache. »

À l’instar de Prince, votre père disait avoir plein d’inédits en stock ou à sortir après sa mort. Qu’en est-il ? Y a-t-il des projets d’album ou d’enregistrement live ?

« Il faut d’abord finaliser la succession, parce que ce n’est pas encore le cas. Cela prend du temps. Après, il y a de la matière, des choses exploitables, d’autres pas. Il y a des compositions plus ou moins finies, ses textes aussi. Des carnets, des peintures. C’était un artiste prolifique. Je comprends l’impatience des fans, surtout avec un artiste qui nous avait habitués à sortir un album tous les ans. Et qui aurait pu en sortir deux par an si la maison de disques avait dit OK. »

Jean-Louis Murat sous pression en Belgique

« Mon père aimait tellement aller en Belgique. Il avait grosso modo trois dates qui lui mettaient une pression d’enfer. Bien évidemment Paris. Clermont-Ferrand également, parce que c’était jouer à la maison, avec les copains, la famille, etc. Et il m’a toujours dit qu’il y avait Bruxelles. Il ne fallait pas qu’il puisse décevoir son public lors de ce déplacement. »