L’information était presque passée inaperçue. Le 30 octobre dernier, Donald Trump ordonnait la reprise des essais nucléaires américains, trente-trois ans après les dernières explosions atomiques de l’Oncle Sam, en 1992. Cette annonce fracassante survenait en plein voyage diplomatique du président américain en Asie, peu avant une rencontre avec Xi Jinping, et quelques jours après la présentation par la Russie de son nouveau missile Burevestnik, capable de porter une tête nucléaire. D’aucuns répondraient que les textes accumulés au long des relations entre les deux anciens rivaux de la Guerre froide servent de garde-fou à toute velléité agressive. Pourtant, d’ici quelques jours, il n’en sera plus rien. Le 5 février prochain, le traité New Start, signé en 2010, arrivera à son terme, et ne sera pas renouvelé. Pour la première fois depuis 1972, Moscou et Washington ne seront liés par aucun accord mutuel d’encadrement de leur armement atomique.

Le 8 février 2010, Barack Obama et Dmitri Medvedev apposaient leur signature au bas du traité « Start III » ou « New Start ». Dans la continuité des deux premiers accords « Start » de 1991 et 1993, et de Sort (2002), les deux puissances s’engageaient à poursuivre la réduction de leur arsenal nucléaire, désormais limité à 700 missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et missiles mer-sol balistiques stratégiques (SLBM), ainsi que 1 550 ogives nucléaires. « New Start a permis de continuer cette tendance à la baisse des arsenaux stratégiques, en l’accompagnant de protocoles mutuels de vérification, note Emmanuelle Maitre, maître de conférences à la Fondation pour la recherche stratégique (FSR). Les puissances sont ainsi passées d’un esprit de limitation des armements à une volonté de diminution ».

Le tournant eut lieu après la fin de la Guerre froide. Jusqu’alors, l’URSS et les États-Unis s’entendaient, bon gré mal gré, sur un plafond d’armement à respecter. En 1972, en période de « détente », Leonid Brejnev et Richard Nixon signaient le traité Salt (Security Arms limitation Talks), fruit de trois années de négociations amorcées après l’adoption du traité de non-prolifération (TNP), en 1968. Ce texte limitait les systèmes antimissiles balistiques et la détention d’armements stratégiques, définis par une portée supérieure à 5 500 km – la distance minimale à vol d’oiseau entre le « Homeland » américain et la Russie.

« La compétition nucléaire, si elle n’est pas limitée par le respect des règles communes et de restrictions véritables, peut seulement conduire au désastre », lançait le 18 juin 1979 le président Jimmy Carter, jour de l’adoption de Salt II, un second accord avorté quelques mois plus tard, après l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques. À partir du mitan des années 1980, les États-Unis et une URSS à l’agonie s’engagèrent sur la voie du démantèlement, avec le traité FNI (1987) destiné à démanteler les missiles nucléaires à moyenne portée (500-5 500 km) et, à partir de 1991, les textes « Start », fixant un premier plafond de missiles : 7 000 pour Moscou, 9 000 pour Washington.

Désengagements mutuels

C’était sans compter les désengagements progressifs, de l’un comme de l’autre. En 2019, les États-Unis quittèrent le FNI, accusant la Russie de le violer. Concernant le traité d’interdiction des essais nucléaires de 1996, celui-ci n’a jamais été ratifié par Washington, et Moscou s’en est retiré en 2023. Après l’arrivée à son terme du New Start, le traité de non-prolifération de 1968 restera le seul texte sur les armes nucléaires signé par les deux parties. Or, s’il interdit à de nouveaux pays d’obtenir le feu atomique, ainsi qu’aux États dotés de les aider à l’acquérir, il n’encadre pas la gestion en soi des armements stratégiques.

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L’accord New-Start est du reste fragilisé. « Il est remis en question depuis 2019, et les inspections sont suspendues depuis 2020 du fait du Covid, puis de la guerre en Ukraine », relève Emmanuelle Maitre. Le 21 février 2023, Vladimir Poutine a annoncé suspendre la participation russe au traité face à une politique américaine qualifiée « d’hégémonique ». L’accord a été renouvelé pour la dernière fois le 5 février 2021, un mois après l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche. « Mais contrairement à Biden, l’administration Trump ne semble pas avoir envie de conserver ces plafonds », précise la chercheuse à la FSR. Alors que l’exécutif américain a gardé le silence à ce sujet, c’est le maître du Kremlin, soucieux de conserver les concessions de Washington dans le cadre du règlement du conflit ukrainien, qui a proposé une prolongation temporaire d’un an, au mois de septembre dernier.

L’ombre de la Chine

Pourquoi cette frilosité américaine ? Dans sa Stratégie de défense nationale pour les États-Unis, parue le 23 janvier dernier, l’administration Trump présente la Russie comme « une menace persistante mais gérable, à condition que les alliés européens assument la responsabilité principale de leur propre défense ». Comprendre : la Russie n’est pas l’ennemi numéro 1 de l’Oncle Sam, et la confrontation doit être assumée par les Européens. En témoignent les appels du pied répétés de Donald Trump à son homologue russe depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, et son retrait du soutien militaire direct à l’Ukraine depuis l’été dernier.

« L’administration Trump ne semble pas avoir envie de conserver les plafonds d’armes »

Car le centre de gravité de la doctrine stratégique américaine s’est déplacé de l’Asie à l’Indo-Pacifique, avec en ligne de mire l’ombre grandissante du dragon chinois. Entre 2020 et 2025, la Chine a doublé son nombre de têtes nucléaires, passées de 300 à 600, et vise le millier à l’horizon 2030. « En parallèle de ces traités purement bilatéraux entre la Russie et les États-Unis, héritiers de la guerre froide, Washington regarde la Chine augmenter son arsenal », ajoute la directrice de recherche à la FSR.

Autant de raisons dissuadant l’administration Trump de limiter son armement stratégique, auxquelles s’ajoute le retour de la doctrine « America First » de protection du « Homeland », consacrée par la National Security Strategy parue au mois de décembre. Donald Trump évoque à l’envi son « Dôme d’or », projet pharaonique de bouclier antimissile à 175 milliards de dollars, présenté en mai dernier, capable « d’intercepter des missiles même s’ils sont lancés de l’autre côté de la Terre et même s’ils sont lancés depuis l’espace », a-t-il affiché au Forum de Davos, en Suisse. Limiter l’armement offensif et antimissiles américain entraverait cet objectif de sanctuarisation complète du territoire, que Donald Trump brandit pour justifier le passage du Groenland sous la bannière étoilée.

Un levier stratégique pour la Russie

De son côté, la Russie agite la menace nucléaire depuis le lancement de son « opération militaire spéciale » du 24 février 2022. « La Russie utilise son armement nucléaire comme un levier politique, pour montrer son expertise technologique », précise Emmanuelle Maitre. Et montrer qu’elle n’hésitera pas à s’en servir. En août dernier, le Kremlin a annoncé le début de la production en série du missile hypersonique Orechnik, pouvant contenir des têtes nucléaires. En janvier dernier, l’armée russe a utilisé ce projectile sur le champ de bataille ukrainien pour la seconde fois depuis le début du conflit, malgré l’interdiction d’emploi d’un tel armement par le droit de la guerre. « Le non-respect d’accords par la Russie, y compris sur le nucléaire, montre son mépris pour le droit international », poursuit la chercheuse.

Sans accord bilatéral, quelle perspective pour l’avenir ? « À court terme, on ne peut imaginer une course aux armements semblable à celle des années 1970. Les États-Unis mobilisent leur industrie de défense sur la modernisation de leurs capacités. Mais c’est une possibilité à ne pas exclure à moyen, voire long terme », développe Emmanuelle Maitre. D’après les estimations, la Russie posséderait 4 300 têtes nucléaires, contre 3 700 pour les États-Unis. Si ces chiffres ne sont pas assumés de part et d’autre, ils montrent l’opacité inhérente à l’ambiguïté stratégique d’une nation, que les inspections ne peuvent percer. Traité ou pas, le vieux fantôme de la « destruction mutuelle assurée » consécutive à une guerre nucléaire plane au-dessus du monde…