Avec ses 2,4 millions d’habitants, ses 33 851 km² et un PIB par habitant parmi les plus faibles d’Europe, la Moldavie ne semble pas, sur le papier, armée pour tenir tête à la Russie. Et pourtant. Dans un article publié dans le Journal of Democracy (Johns Hopkins University Press), Katia Glod et Maria Branea estiment que l’expérience moldave constitue un modèle de résistance à la guerre hybride menée par le Kremlin.

Longtemps tiraillé entre son héritage roumain et son passé soviétique, ce petit pays a choisi de regarder vers l’Europe plutôt que vers Moscou, explique à L’Express Katia Glod, directrice adjointe au New Eurasian Strategies Centre. Les succès électoraux de la candidate pro-européenne Maia Sandu — élue présidente de la République en 2020 puis en 2024 — en témoignent. Pour la chercheuse, la capacité de résistance de la Moldavie doit beaucoup aux réformes de démocratisation et de libéralisation insufflées par la perspective d’une intégration à l’Union européenne. Entretien.

L’Express : Moscou soutient que la Moldavie a toujours été « une terre russe ». Qu’en est-il vraiment ?

Katia Glod : Ce n’est évidemment pas le cas. Il s’agit plutôt d’un territoire qui a longtemps été disputé, marqué par de fortes influences latines et romaines, notamment celles de l’actuelle Roumanie. La Russie a conquis ce territoire au XIXe siècle, pour l’intégrer à l’Empire russe, avant que la Moldavie ne devienne l’une des quinze républiques soviétiques. Même pendant cette période, le pays a toujours conservé des liens très étroits avec la Roumanie.

“La Moldavie a fait un choix très clair en faveur de l’Europe…”

Cette histoire explique l’ambiguïté culturelle forte dans la Moldavie d’aujourd’hui : d’un côté, le russe est largement compris et parlé, et de l’autre, le roumain est la langue officielle. Au cours des trois décennies d’indépendance, le pays a construit une identité propre, davantage tournée vers son héritage roumain que russe. Mais certaines régions, comme la Transnistrie et la Gagaouzie, revendiquent toujours un lien très fort avec la Russie. L’identité moldave est donc profondément divisée, avec environ deux tiers de pro-européens, tournés vers la Roumanie, et un tiers de pro-russes. Il reste que la Moldavie a fait un choix très clair, depuis une quinzaine d’années, en faveur de l’Europe, comme en témoignent les succès des partis pro-européens.

Pourquoi la Russie s’intéresse-t-elle tant à la Moldavie ?

Moscou a des intérêts stratégiques dans la région, notamment l’accès à la mer Noire – qui est la raison pour laquelle elle a occupé la Crimée, et pour laquelle elle cherche à occuper le Donbass. Surtout, la Moldavie représente aux yeux de la Russie un enjeu de sécurité régionale, étant donné sa proximité, tant géographique que culturelle, avec la Roumanie. C’est pour Poutine un point d’appui particulièrement commode pour mener ses campagnes d’influence contre l’Union européenne.

Et puis le Kremlin a l’ambition plus large de reconstituer un empire russe. Dans certains cas, comme en Ukraine, la Russie cherche à exercer un contrôle direct sur le territoire. En Moldavie, en revanche, la stratégie a toujours été d’entretenir une instabilité chronique, de créer du désordre pour empêcher le pays d’adhérer à l’Union européenne et de mener à bien des réformes démocratiques. C’est un moyen pour le Kremlin d’envoyer un message aux pays postsoviétiques : la démocratie ne fonctionne pas et ne fonctionnera jamais dans les anciens satellites soviétiques, et la seule solution, c’est de se mettre dans le giron de la Russie.

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Outre l’Ukraine, la Moldavie est l’un des pays qui subit la plus forte pression de la part de Moscou. Concrètement, comment cette guerre hybride se manifeste-t-elle ?

De beaucoup de manières différentes. D’abord, la Russie exploite autant qu’elle le peut l’existence supposée d’une « population russe », en confondant volontairement populations russophones et citoyens russes. Dans l’esprit de Poutine, toute personne parlant russe à l’étranger est un levier potentiel. En Moldavie, la Russie concentre ses efforts d’influence sur la Gagaouzie et la Transnistrie, car ces territoires abritent les plus importantes minorités russophones. Dans le reste du pays, elle s’adresse surtout aux générations plus âgées – celles de plus de cinquante ans -, qui ont connu l’Union soviétique.

Cela passe par le financement de réseaux et ONG pro-russes. En période électorale, Moscou tente parfois de créer des associations caritatives qui distribuent de l’argent pour inciter les gens à se rendre aux bureaux de vote. Il s’agit ici ni plus ni moins que d’acheter des voix. Ces structures permettent aussi de financer la participation à des mouvements de protestation : cinq dollars, par exemple, pour aller manifester et brandir un slogan précis. La Russie a bien compris que dans ce pays, le plus pauvre d’Europe, la vulnérabilité économique était une opportunité. Pour un retraité, cinq dollars, c’est une somme significative. Le Kremlin s’emploie également à soutenir les partis pro-russes. On l’a vu, à l’occasion des élections législatives de septembre 2025, avec le soutien apporté à des formations politiques créées par des oligarques comme Ilan Shor, qui entretient des liens très étroits avec la Russie, et qui vit aujourd’hui à Moscou, d’où il pilote sa formation politique.

Sur le plan sécuritaire, la Transnistrie constitue évidemment un enjeu majeur. C’est une bande de territoire étroite, dotée d’une forte identité pro-russe, et qui a longtemps cherché à se séparer de la Moldavie. Aujourd’hui, la Russie y maintient des troupes – majoritairement recrutées localement parmi les russophones – et d’importants dépôts de munitions. La région est une sorte de proto-État criminel, contrôlé par un système oligarchique. On retrouve là une méthode très classique de la Russie : exercer son influence en s’appuyant sur des réseaux criminels. Ainsi, l’économie transnistrienne dépend largement de ces circuits, que Moscou soutient financièrement et logistiquement, et en leur offrant un accès au marché russe. De nombreuses opérations financières, y compris des flux destinés à la Moldavie, ont transité par la Transnistrie.

Vous soulignez également l’importance de la guerre de l’information…

C’est sans doute le levier le plus important de cette guerre hybride. Le Kremlin finance et soutient des médias, notamment certaines chaînes de télévision russophone qui diffusent la propagande de Moscou. Les Russes sont aussi très présents sur les réseaux sociaux. Dans un contexte où la pauvreté suscite du mécontentement à l’égard du gouvernement actuel, les récits pro-russes amplifient les frustrations. Par exemple, la désinformation russe explique que la hausse des prix de l’énergie serait due au fait que la Moldavie n’achète plus de gaz russe.

Pourtant, la Moldavie, écrivez-vous, est un modèle de résistance…

“Cette dynamique repose sur un long travail de réformes”

Il est vrai que, sur le papier, c’est David contre Goliath. Mais cette résilience ne s’est pas construite du jour au lendemain. Elle s’enracine dans un processus entamé au début des années 2010. Depuis une quinzaine d’années, la Moldavie renforce ses institutions et réforme son économie afin de réduire sa dépendance à la Russie. Cette dynamique, nourrie par l’exemple et le soutien roumains, repose sur un long travail de réformes. Prenez le secteur de l’énergie : contrairement à la Biélorussie, qui dépend presque entièrement de l’énergie russe, la Moldavie est parvenue à se connecter aux réseaux énergétiques européens. Le gazoduc reliant la Moldavie à la Roumanie a été construit vers 2014, preuve que l’indépendance énergétique est un processus qui se construit sur le long terme.

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Cette approche préventive explique beaucoup le succès de la résistance moldave. Lorsqu’elle a fait le choix de l’Europe, il y a une quinzaine d’années, elle a pris un avantage stratégique en anticipant les risques. Ainsi, les autorités étaient préparées à l’apparition de médias pro-russes, et ont donc mis en place des cadres juridiques permettant de les interdire. Le gouvernement de Maia Sandu, qui a adopté une ligne très radicale en la matière, est même allé jusqu’à interdire certaines chaînes de télévision russe, sans toujours respecter les procédures juridiques habituelles. C’était un choix assumé par les dirigeants, qui estimaient que tolérer ne serait-ce qu’un tout petit peu d’influence russe revenait à ouvrir une brèche que Moscou exploiterait aussitôt. Une démarche controversée en démocratie, où le pluralisme des médias est essentiel, mais ce choix politique a permis de réduire les ingérences russes.

Enfin, cette résistance est aussi celle de la société tout entière. Pour faire face aux opérations hybrides russes, la vigilance de l’État ne suffit pas, encore faut-il que les citoyens participent activement. La Moldavie a compris cela, et a tout fait pour mobiliser l’ensemble de la société : des ONG ont été soutenues, le journalisme d’investigation est encouragé, des citoyens sont formés à repérer et signaler des activités suspectes au niveau local. Le gouvernement a beaucoup investi dans l’éducation du public aux mécanismes de la propagande et de la désinformation. Lorsque les Russes ont tenté, en période électorale, d’acheminer des individus depuis la Serbie dans l’objectif de provoquer des troubles, les services de renseignement ont rendu ces informations publiques, et les autorités ont multiplié les conférences de presse pour faire preuve de pédagogie par rapport à ce qui se passait. Cette transparence a indéniablement contribué à dissuader une partie de la population d’adhérer au récit pro-russe.

Vous mentionnez aussi le rôle essentiel joué par la Roumanie ?

La Roumanie constitue, dans l’imaginaire collectif moldave, une sorte de modèle, une perspective concrète d’accession à la démocratie et d’adhésion à l’UE. Cela participe à ancrer les mentalités du côté de l’Europe. La présence d’un tel contrepoids à l’influence russe est essentielle, car plutôt que de croire, comme certains l’affirmaient autrefois, qu’un retour dans l’orbite soviétique était la seule option, de nombreux Moldaves ont vu dans la Roumanie une autre voie. C’est d’ailleurs ce qui différencie la Moldavie de nombreux autres États postsoviétiques.

À cette dimension psychologique, il faut ajouter les investissements considérables de la Roumanie dans le renforcement de la résistance moldave. Les Roumains ont ainsi soutenu la lutte contre la désinformation en formant des journalistes et en créant des centres spécialisés. La Roumanie a également joué un rôle majeur dans le développement d’une expertise en matière de réforme judiciaire et de lutte anticorruption.

La volonté de vouloir intégrer l’Union européenne a-t-elle aussi joué un rôle ?

Absolument. C’est ce que nous appelons la « conditionnalité européenne ». Pour devenir candidat à l’adhésion, un statut que la Moldavie a désormais obtenu, un pays doit satisfaire à toute une série de critères : l’économie doit être ouverte et orientée vers le marché, les mécanismes de planification hérités de l’époque soviétique doivent disparaître, les médias et la justice doivent être indépendants, et les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires clairement séparés. En s’engageant sur la voie européenne, la Moldavie n’avait d’autre choix que d’entamer ces différents chantiers.

Dès lors qu’un gouvernement entame ce processus, il bénéficie d’un soutien important de la part de l’UE, notamment pour les réformes judiciaires, avec des programmes pour former les juges à la conduite d’enquêtes indépendantes, à l’impartialité, et plus généralement au fonctionnement d’une justice démocratique. La Moldavie a également bénéficié d’une expertise précieuse pour reconstruire ses institutions, les rendre indépendantes et plus résilientes. Cet objectif de conditionnalité a donc été, et reste, un moteur très puissant de réformes en Moldavie, et donc de résistance aux ingérences russes.

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Le leadership de Maia Sandu a-t-il été déterminant dans la résistance moldave aux ingérences russes ?

Elle a remporté les élections grâce à un programme résolument européen. Quand elle est arrivée au pouvoir, elle a directement déclaré que si la Moldavie voulait se rapprocher de l’Union européenne, alors il faudrait s’attaquer frontalement au problème de la corruption. Car, comme dans tout pays pauvre, la corruption est partout en Moldavie : dans l’éducation, les hôpitaux, les services publics, les pots-de-vin restent monnaie courante. Sandu a insisté sur la nécessité de rompre avec ces pratiques.

Jeune, formée en Occident, passée par la Banque mondiale, elle n’a pas été perçue par les électeurs comme une figure de l’élite politique traditionnelle, ce qui lui a donné un surplus de crédibilité pour mener ce combat. Surtout, elle a habilement centré le débat non pas sur l’opposition Russie-Union européenne, mais sur les questions d’intégrité et de lutte contre la corruption, car elle avait compris que pour convaincre l’ensemble de la population, les réformes devaient avant tout être présentées comme un chemin vers la prospérité. L’adhésion à l’UE s’inscrivait dès lors dans un projet plus large de construction d’un État fonctionnel et intègre. Bien sûr, la réalité est plus complexe, et depuis, certaines critiques sont apparues : des dossiers judiciaires n’ont pas toujours été aussi transparents qu’espéré, et certains estiment que des personnes proches du pouvoir n’ont pas été soumises aux mêmes exigences.

“La Roumanie ne veut pas d’une réunification avec la Moldavie”

Maia Sandu a récemment déclaré qu’elle serait favorable à l’unification avec la Roumanie en cas de référendum. Qu’en pensez-vous ?

Cette déclaration a été une surprise pour beaucoup de gens. Du point de vue roumain, la position est assez claire : ils n’y sont pas favorables. Bucarest ne souhaite pas assumer le poids d’une région pauvre, qu’il faudrait soutenir économiquement. On évoque souvent la comparaison avec la réunification allemande : les Allemands de l’Ouest n’étaient pas particulièrement enthousiastes à l’idée d’absorber l’Allemagne de l’Est. En Roumanie c’est la même chose, il n’y a jamais eu de réel intérêt en faveur d’une réunification. Leur stratégie a toujours été d’intégrer le Moldavie par le biais de l’Union européenne.

Du côté moldave, un référendum ne rencontrerait pas beaucoup plus de succès. D’autant que lancer un tel processus donnerait à la Russie l’occasion d’activer ses réseaux d’influence. On ne sait pas quelles dynamiques pourraient s’enclencher après un référendum de ce type. Pour toutes ces raisons, je ne crois pas que le gouvernement moldave ait réellement l’intention de s’engager sur cette voie. Il s’agit plutôt de communication politique, une manière d’ancrer davantage le pays dans son héritage roumain et européen.

Quelles leçons les démocraties de la région, vulnérables à la guerre hybride du Kremlin, peuvent-elles tirer de l’exemple moldave ?

D’abord, que la transparence est primordiale. Il faut parler, visibiliser et dénoncer cette menace pour sensibiliser les populations. En Europe occidentale en particulier, on a encore trop tendance à penser que cela ne nous concerne pas directement. Sur ce point, la manière dont Emmanuel Macron s’exprime sur la Russie est bonne. Il est de ceux qui, à raison, contribuent à ouvrir les yeux de l’opinion publique sur la réalité du danger.

La deuxième leçon de l’expérience moldave, c’est qu’il faut faire preuve de lucidité et adopter une approche préventive. Là encore, l’Europe manque cruellement de préparation. Quand des drones pénètrent dans l’espace aérien polonais et atterrissent sur le territoire, et que l’on mobilise pour cela des chasseurs extrêmement coûteux, cela trahit un déficit de préparation. Les Européens devraient anticiper les modes d’action russes, et protéger les vulnérabilités connues, comme les infrastructures sous-marines notamment.

Enfin, l’exemple moldave montre l’importance de la société civile dans la lutte contre la désinformation. Là encore, la Moldavie a été particulièrement efficace pour contrer les récits que cherche à diffuser le Kremlin via ses partis politiques ou ses médias. On a vu apparaître, sur les plateaux de télévision, des figures présentées comme des « experts de la Russie » qui ne font rien d’autre que de répéter la propagande de Moscou. Le rôle du journalisme d’investigation est alors crucial pour identifier ces individus et vérifier s’ils entretiennent des liens avec la Russie.

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