Ils étaient 150 000 à 200 000 venus de tout l’arc alpin l’an dernier, d’Italie, de Suisse, mais aussi des Savoie toutes proches. Découvrez pourquoi, depuis plus de 1 000 ans, la tradition des sculpteurs des Alpes passionne les foules.

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« La foire n’a plus besoin de publicité, elle se la fait toute seule depuis longtemps. » Ce n’est pas l’organisateur de la foire de la Saint-Ours d’Aoste (Italie) qui le dit. Mais, de façon plus étonnante, le réalisateur du film de promotion de l’édition 2026 du grand rendez-vous des sculpteurs sur bois de la plus petite région italienne.

« Mon film est juste là pour consolider ce qui est devenu une vraie marque », poursuit Davide Bongiovanni. « Car c’est une manifestation unique en son genre ». Dans son spot, largement diffusé sur les réseaux sociaux, on peut y voir comment une simple bûche de bois ramassée au pied d’une montagne peut prendre vie, entre les mains d’un artisan venu d’une tradition multiséculaire.

Et en matière de tradition, la Saint-Ours se pose là. D’abord parce que lorsque l’on affiche à son compteur 1 026 ans d’existence, on peut raisonnablement penser qu’une telle persistance dans le temps repose sur une coutume bien ancrée dans les mœurs d’une communauté. Et partagée par les générations qui s’y sont succédé.

« J’ai voulu représenter la Saint-Ours telle que j’ai pu la voir depuis ma plus tendre enfance », a expliqué à nos confrères de la télévision italienne (TGR3 Rai Aosta) Annie Roveyaz, auteure de l’affiche de l’édition 2026 de la foire. « Dans mon affiche figurent d’ailleurs les visages de bon nombre de sculpteurs que vous pourrez retrouver devant les étals chargés de leurs productions de l’année. »

Dans son dessin, l’illustratrice a consigné tous les personnages qui donnent vie, chaque mois de janvier, à des moments de convivialité sans équivalents durant le reste de l’année. De la fameuse veillée nocturne du 29 janvier, avec ses danseurs folkloriques qui envahissent les rues pavées du vieux centre d’Aoste, se déplaçant au son des accordéons, bondissant d’un pied sur l’autre sur les rythmes saccadés impulsés par des instruments de musique traditionnels ; des distributions de vin brûlé (le vin chaud à la valdôtaine) qui vont bon train sous les grandes portes romaines… Et jusqu’à l’ambiance ouatée des ateliers du bois où, durant de longues soirées, nombre d’habitants de la petite vallée préparent leurs objets pour le grand rendez-vous de la Saint-Ours. Jeunes, moins jeunes, ou même carrément anciens : c’est toute la vallée d’Aoste qui se retrouve pendant deux jours au cœur de l’antique ville romaine.

Germano Bionaz est de ceux-là. Depuis trente et une édition. Ce qui en fait, à 95 ans, le doyen de tous les sculpteurs de la foire. « Cette année, je vais exposer une centaine de pièces », a-t-il expliqué à nos confrères de la 3e chaîne publique italienne. « Des masques de carnaval surtout et puis un petit cheval ». En bon valdôtain, Germano a cultivé sa passion du bois toute sa vie durant, mais à sa manière.

Germano, 95 ans, le doyen des sculpteurs de la Saint-Ours est ici dans son atelier. Lors de la foire, vous le trouverez, comme souvent en 31 années de présence, via croix de ville.

Germano, 95 ans, le doyen des sculpteurs de la Saint-Ours est ici dans son atelier. Lors de la foire, vous le trouverez, comme souvent en 31 années de présence, via croix de ville.

© TGR Rai Aosta

« L’envie de sculpter, je l’ai ressentie en moi déjà tout petit. Mais j’étais trop maladroit : je me coupais souvent les doigts. Et puis, dès que je suis parti en retraite de la brasserie où je travaillais, j’ai commencé à prendre des cours avec un maître local pour apprendre à sculpter ».

Déjà récompensé plusieurs fois, aussi bien par les organisateurs que par le prix du public, Germano ne peut plus se passer de ce moment de l’année « très spécial », comme il le nomme. « Il n’y a qu’à cette occasion-là que je rencontre mes vieux amis du reste de la vallée. On en profite pour se donner des nouvelles, se raconter comment on va. »

Parmi les nombreux masques sculptés par Germano dans son atelier, quelques pièces plus religieuses

Parmi les nombreux masques sculptés par Germano dans son atelier, quelques pièces plus religieuses

© TGR Rai Aosta

Lorsqu’il rentre chez lui, dans la banlieue d’Aoste, il retrouve d’autres vieux amis. Prêts au service dans l’ancienne étable qui lui sert désormais d’atelier. « Je ramasse toujours quelques morceaux de bois trouvés à droite à gauche. Ils peuvent rester là un an ou deux, jusqu’au moment où je vais les regarder et qu’une idée me vient. C’est toujours mieux de laisser le temps faire son travail. La sculpture, ça se fait avec les mains, mais aussi et surtout, avec l’esprit. »

Des histoires comme celle de Germano, vous en trouverez autant que la foire compte de sculpteurs : un millier au total. Tous témoignant d’une culture alpine venue d’un passé, certes lointain, mais qui mérite toujours d’être rappelé.

C’est la mission que s’est assignée Guido Diémoz, par exemple. Spécialiste des œuvres monumentales représentant le plus souvent des scènes de la vie paysanne, le sculpteur s’est fait un devoir d’immortaliser en dix pièces les traditions de la vie alpine. Après avoir épuisé ses mains à façonner une antique étable, une école de montagne et une fête des conscrits, le voici revenu en « avant-première de la Saint-Ours » avec une nouvelle et imposante œuvre illustrant la vie des ramoneurs d’autrefois.

Un détail de l'œuvre monumentale "Le ramoneur", présentée pendant la foire de la Saint-Ours cette année.

Un détail de l’œuvre monumentale « Le ramoneur », présentée pendant la foire de la Saint-Ours cette année.

© TGR Rai Aosta

« C’est justement en venant à la Saint-Ours l’an dernier que j’ai eu l’idée de choisir le thème des ramoneurs : ces gamins de chez nous qui sont partis un peu partout en Europe, en Belgique, en France, pour nettoyer les cheminées », explique le sculpteur. « Ils n’avaient pas plus de 7 ou 8 ans lorsqu’ils commençaient, 12 ans au maximum. »

Un travail de forçat ô combien partagé par un sculpteur, passionné par la représentation du moindre détail. « Si ma main douloureuse le sait, moi, je ne sais même pas combien de temps j’y ai passé », avoue-t-il.

Commencée entre mars et avril de l’an dernier, la sculpture n’aurait été terminée qu’à quelques jours du grand rendez-vous de la Saint-Ours, pour y être présentée en avant-première. Une satisfaction pour l’artiste. Mais qui ne suffit pas pour autant à faire le bonheur du sculpteur qui rêve depuis des années d’un lieu d’exposition unique pour sa grande « saga » d’œuvres monumentales dédiées à la vie d’autrefois en montagne.

« J’en suis déjà à une vingtaine de sculptures de la taille de celle-ci, je n’ai plus de place chez moi », confie Guido Diémoz. En attendant de trouver un endroit à la mesure de son œuvre, le sculpteur sait, comme tout Valdôtain, que la foire de la Saint-Ours restera encore pour longtemps son refuge idéal. La 1026e Saint-Ours se tiendra à Aoste (vallée d’Aoste), conformément à sa tradition, les vendredi et samedi 30 et 31 janvier.