Derrière la porte d’un immeuble anonyme de la ville de Hassaké, dans le nord-est de la Syrie, des gilets pare-balles voisinent avec un aspirateur et des claquettes. Une dizaine de soldates des Unités de protection de la femme (YPJ) ont les yeux rivés à la télévision. La mine sombre, elles assistent en direct à l’écroulement d’un rêve pour lequel elles ont tout sacrifié. Sur l’écran, les mauvaises nouvelles défilent : la ville de Kobané assiégée, les flots de déplacés, les centaines de camarades tombés au combat. Dans ce marasme, la commandante Ariane a longtemps guetté un signe de soutien de l’Occident. En vain. « Tout le monde nous a abandonnés », lâche-t-elle, sidérée. À ses côtés, Ezda tire simultanément sur une vapoteuse et une cigarette. Elle pousse sous nos yeux une compilation de vidéos où l’on voit ses sœurs d’armes scalpées, leurs cadavres profanés. Sur une autre, des soldats hirsutes de l’armée syrienne promettent d’offrir à leur « émir » des combattantes capturées lors de la prise de Raqqa, douloureux rappel du calvaire de milliers de femmes yézidies, réduites en esclavage sexuel à l’époque du califat. La démonstration par l’horreur qu’« il n’y a aucune cohabitation possible avec ces monstres, assène-t-elle. Comment voulez-vous que des femmes comme nous vivent avec des hommes comme eux ? Nous incarnons tout ce qu’ils détestent, et inversement ». De même que toutes ses camarades présentes dans la pièce, Ezda conserve sur elle une grenade destinée à se suicider pour ne pas être prise vivante. À 17 ans, elle s’est engagée au sein des YPJ pour défendre sa terre et ses droits. Le monde a longtemps rêvé devant ces amazones qui ont fait plier Daech. Aujourd’hui, le gouvernement de Damas exige, parmi les conditions posées à un accord éventuel avec les forces kurdes, que ces unités féminines soient démantelées.
Pendant que les héroïnes d’hier sont sacrifiées dans un silence assourdissant, d’autres s’apprêtent à savourer leur revanche. « C’est l’euphorie générale ici », souffle le directeur du camp de rétention de Roj, où sont détenus plus de 2 000 femmes et enfants soupçonnés de lien avec l’État islamique (EI). Quatre jours plus tôt, les forces kurdes se sont retirées de celui d’Al-Hol, situé à une centaine de kilomètres de là. Celles-ci craignent désormais un effet de contagion. « Les femmes nous disent que bientôt nous nous retrouverons à leur place. Beaucoup ont déjà fait leurs valises », se désespère le responsable. Il nous montre une vidéo trouvée il y a deux jours dans le téléphone d’une détenue. On y voit une vingtaine de femmes en plein banquet, qui chantent et rient. L’électricité et l’accès à Internet ont été coupés afin d’empêcher tout contact avec l’extérieur et prévenir ainsi une possible insurrection. « Mais ça ne les empêche pas d’être au courant avant nous de ce qui se passe dehors. Ces femmes sont en contact permanent avec les combattants de l’EI. Si elles ont toujours refusé de rentrer chez elles, c’est parce qu’elles préparent méthodiquement un nouveau djihad. »

Un convoi de combattants kurdes, près de la prison de Hassaké, le 23 janvier. Les blindés Humvee (au fond) sont tout qui leur reste du soutien américain.
Paris Match
/
© Bulent Kilic

Des Kurdes coincés par la neige, non loin de Rmelan, dans le nord-est de la Syrie, le 23 janvier. Six mille personnes ont fui les zones de Raqqa et de Deir ez-Zor, reprises par l’armée syrienne.
Paris Match
/
© Bulent Kilic
Dans le dédale de tentes miséreuses, on prie depuis longtemps pour la résurgence de l’EI. Les Françaises que nous avions rencontrées il y a deux ans n’en faisaient pas mystère. Celles que nous croisons aujourd’hui se gardent de tout triomphalisme. Voilées de la tête aux pieds, elles refusent d’abord de nous parler avant de confier leur « inquiétude ». « On garde la face mais on est en panique, lâche Miriam, originaire de Nîmes. Les Kurdes sentent la défaite arriver, alors ils se vengent. Avec nous, ils n’osent pas trop, mais les filles des pays sous-développés, comme les Ouzbekes, elles ont pris cher ces derniers jours. » Cette mère de deux fillettes a toujours refusé d’être rapatriée en France, où elle explique redouter la prison et le placement de ses enfants. Elle soutient prudemment ne rien comprendre à la politique, ni à ce qu’il se passe à l’extérieur du camp. « Tout ce qu’on veut, c’est montrer le monde à nos enfants. Qu’ils découvrent la forêt, les animaux », dit-elle. Sa voisine, Sarah*, déplore qu’aucune marchandise n’entre dans le camp depuis plusieurs jours. « On vit sur nos réserves, mais pour des Françaises qui aiment la bonne bouffe, c’est dur. » Pourtant, il est hors de question de retourner dans l’Hexagone. si les autorités de Damas la libéraient, la jeune femme se dit prête à rester en Syrie où elle serait « libre de vivre sa foi ». Les gardiennes nous pressent de partir. L’une d’elles nous glisse, amère : « D’ici quelques mois, les attentats vont se multiplier en Europe. Je ne peux même pas dire que je suis désolée pour vous… »

Miriam (à dr.), une Française détenue à Roj, dans le nord-est de la Syrie, où vivent quelque 2000 femmes et enfants liés à l’El. Le 24 janvier.
Paris Match
/
© Bulent Kilic

L’index pointé vers le ciel, signe d’allégeance à Daech. Dans le camp de Roj, le 24 janvier.
Paris Match
/
© Bulent Kilic
Les prisons sous contrôle des forces kurdes ont toujours été un vivier de recrutement pour l’EI ; et la libération de combattants aguerris, un pilier de sa stratégie de recomposition. Selon un rapport du département d’État américain, 9 000 d’entre eux – dont un tiers d’étrangers – y sont encore détenus, rebuts du califat dont personne ne veut. Aux termes d’un accord en discussion entre le président syrien, Ahmed Al-Charaa, et le chef des FDS, le général Mazloum Abdi, le gouvernement syrien doit en reprendre la gestion. « Au cours des dernières années, nous avons partagé beaucoup de renseignements avec nos partenaires européens ayant permis de déjouer des projets terroristes sur leur sol, rappelle Syamend Ali, le porte-parole des Unités de protection du peuple (YPG). Désormais, non seulement nous ne disposerons plus de canaux d’information, mais une nouvelle université du djihad est en train d’éclore en Syrie. » Selon lui, 500 djihadistes ont déjà été relâchés par les autorités de Damas, qui les ont déclarés « innocents ». Des centaines d’autres se seraient enfuis lorsque les forces Kurdes se sont retirées du camp d’Al-Hol. « C’est vous, prévient-il posément, qui en paierez l’addition. »

Leurs jouets: des fausses armes faites de bric et de broc, saisies par les gardes du camp.
Paris Match
/
© Bulent Kilic
Le corps de la jeune combattante Denise a été balancé du haut d’un immeuble sous les cris d’«Allah Akbar»
La déception est grande au sein du commandement kurde face à ce qui est perçu comme une trahison de leurs alliés occidentaux. L’estocade a été portée par l’envoyé spécial américain pour la Syrie, Tom Barrack, qui a signifié la fin du soutien de Washington aux FDS, estimant que leur intégration au pouvoir central est la « meilleure solution » dont ils disposent. Les Kurdes redoutent à présent d’être la cible de massacres ethniques, comme ceux commis ces derniers mois contre les minorités druzes et alaouites. Des milliers de civils ont fui devant l’avancée des hommes de Hayat Tahrir Al-Cham (HTS). À Qamichli, 250 personnes ont trouvé refuge dans une école après avoir fui la région de Raqqa, tombée le 18 janvier. Des gamins courent pieds nus dans les couloirs gelés. Dans les salles de classe, les pupitres ont été remplacés par des matelas jetés à même le sol. Des mèches blondes émergent d’une couverture où dort l’une des cinq filles de Dounia Moustapha. La famille a vécu trois déracinements en l’espace de huit ans. Originaire de l’enclave kurde d’Afrin, près de la frontière turque, elle a dû fuir en 2018 lors d’une offensive menée par Ankara. Elle s’est installée dans la région d’Alep, où elle a reconstruit ce qu’elle a pu, jusqu’à la chute du régime de Bachar El-Assad, en 2024. La zone tombe alors entre les mains des islamistes. À nouveau, Dounia et les siens fuient, à Al-Tabqa cette fois, dans le gouvernorat de Raqqa. Le 18 janvier, les tribus arabes voisines ont attaqué l’école où ils s’étaient installés : « On a entendu crier “Takbir !”, puis des rafales ont fait exploser toutes les fenêtres », témoigne Dounia. Autour, les foyers kurdes sont incendiés. La famille s’échappe à bord d’un tracteur, abandonnant tout derrière elle, jusqu’aux chaussures des enfants. « Qu’avons-nous fait pour mériter cette vie de fuite et de peur ? s’interroge la mère, qui craint que Qamichli ne tombe à son tour dans l’escarcelle des forces de Damas et que les populations kurdes soient envoyées ailleurs, dans un éternel recommencement, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’endroit où fuir.
La suite après cette publicité

Cette famille a trouvé refuge dans une mosquée de Qamichli, avec une soixantaine d’autres personnes. C’est la quatrième fois depuis 2018 qu’elle a dû prendre la fuite.
Paris Match
/
© Bulent Kilic

Les Kurdes ne sont pas les seuls à s’éloigner des bombardements, à l’image de ces civils arabes en fuite à Hassaké, le 25 janvier.
Paris Match
/
© Bulent Kilic
À moins de 10 kilomètres de la ligne de contact avec les forces gouvernementales, Hassaké est devenu une ville morte. Des colonnes de blindés sillonnent les rues désertes recouvertes d’un manteau blanc. De petits groupes de combattants ont pris position dans les immeubles abandonnés par les civils. D’autres, postés aux ronds-points, se réchauffent autour de brasiers de fortune. Personne, ici, ne croit au cessez-le-feu prolongé la veille. Ahmed Al-Charaa n’y aurait consenti que pour donner le temps aux forces de la coalition de transférer les 7 000 djihadistes de haut rang de la prison de Hassaké vers l’Irak. Un simple répit, avant la reprise inéluctable des combats. Au sud de la ville, les pelleteuses creusent sans relâche des tranchées au milieu d’un paysage désertique ponctué d’abris de fortune, où plonger en cas d’attaques aériennes.

Malgré un cessez-le-feu précaire, les Forces démocratiques syriennes (FDS) tiennent la ligne de défense à Hassaké, le 24 janvier. Les troupes loyales au régime sont à moins de 10 kilomètres.
Paris Match
/
© Bulent Kilic
Depuis un poste avancé perché sur une colline enneigée, les YPG surveillent les mouvements des forces gouvernementales, postées à 5 kilomètres de là. Au sol, un amoncellement de douilles de mitrailleuses lourdes et de mégots. « Les drones tuent, pas la cigarette », plaisante Avesta, 21 ans, qui a décoré son gilet pare-balles de têtes de mort. Originaire de la région de Raqqa, elle a été déployée ici quelques jours avant que la ville ne tombe aux mains des hommes de HTS, au prix d’intenses combats. La jeune femme y a perdu son amie Denise, dont le corps a été balancé du haut d’un immeuble. Dans une vidéo mise en ligne le 10 janvier, l’homme qui filme la scène exulte aux cris d’« Allah Akbar ». Avesta s’est obligée à la visionner plusieurs fois. « Nous avons écrit notre histoire dans le sang, exprime-t-elle. Nous ne laisserons personne nous la confisquer. »

Une combattante des YPJ se fait couper les cheveux par des soldats syriens, à Al-Tabqa.
Paris Match
/
© DR

Un islamiste arbore une tresse comme un trophée.
© DR
* Le prénom a été modifié.