Alors que l’essentiel du trafic transatlantique transitait traditionnellement par le nord de l’Europe, la mise en service en 2023 du câble sous-marin Amitié a redistribué les cartes. Ce cordon ombilical de fibre optique, enfoui à plusieurs milliers de mètres sous l’océan Atlantique, relie désormais Lynn près de Boston au data center Equinix BX1 de Bruges, une commune limitrophe de Bordeaux.

Avec ses 300 mètres carrés d’infrastructures techniques, ce site devient le point d’atterrissage européen d’une autoroute numérique capable de transporter jusqu’à 400 térabits par seconde.

Le projet Amitié ne se résume pas à un simple exploit technique. Il a incarné une volonté de redondance stratégique dans le contexte post-Brexit, où la diversification des routes de données s’impose comme un enjeu de souveraineté. En contournant les nœuds saturés de Paris ou de Londres, ce câble offre une latence record de 34 millisecondes entre les deux rives de l’Atlantique. Pour les entreprises européennes, les plateformes cloud ou les institutions financières, cette performance équivaut à un avantage compétitif mesurable. Bordeaux, longtemps perçue comme une métropole régionale tournée vers le vin et l’aéronautique, s’impose désormais comme un carrefour numérique continental.

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Le câble Amitié propulse Bordeaux au rang de hub transatlantique. 6 800 km de fibre relient la Gironde aux États-Unis avec 34ms de latence.

L’inauguration officielle au data center de Bruges, le 19 décembre 2023, a scellé cette mutation. Derrière les façades discrètes d’un bâtiment industriel, des milliers de fibres optiques convergent pour irriguer le réseau européen. De Paris à Marseille, d’Espagne à l’Italie, le trafic transite par ce hub bordelais avant de poursuivre sa course. Cette infrastructure, conçue pour durer au moins 25 ans, ancre durablement la Gironde dans la géographie mondiale des télécommunications.

Un câble sous-marin au service de la connectivité globale
Les caractéristiques techniques du projet Amitié

Le câble Amitié déploie 16 paires de fibres optiques sur une distance de 6 800 kilomètres, reliant trois points névralgiques : Lynn aux États-Unis, Le Porge en Gironde et Bude au Royaume-Uni. Cette configuration triangulaire assure une redondance naturelle en cas de panne sur l’une des branches. La capacité théorique de 400 térabits par seconde place Amitié parmi les infrastructures les plus performantes de sa génération, loin devant certains câbles posés dans les années 2010.

La latence de 34 millisecondes entre l’Europe et les États-Unis constitue l’un des atouts majeurs du système. Dans le secteur financier, où chaque milliseconde peut représenter des millions d’euros, cette rapidité justifie à elle seule l’investissement. Les datacenters, les plateformes de streaming ou les services cloud bénéficient également de cette fluidité, garantissant une expérience utilisateur optimale même lors des pics de trafic.

Le chantier, achevé à l’automne 2023, a mobilisé des navires spécialisés capables de déployer plusieurs centaines de kilomètres de câble par jour. L’atterrissage au Porge, sur la côte atlantique girondine, a nécessité des travaux d’enfouissement terrestre pour relier la plage au data center de Bruges, distant d’une trentaine de kilomètres. Cette dernière section, protégée par des gaines blindées, traverse forêts et zones périurbaines avant de converger vers le hub Equinix.

Le rôle stratégique du data center Equinix BX1

Situé à Bruges, aux portes de Bordeaux, le data center Equinix BX1 occupe une surface modeste de 300 mètres carrés, mais son rôle dépasse largement ses dimensions physiques. C’est ici que le câble Amitié est raccordé aux réseaux terrestres européens, transformant le trafic transatlantique en flux régionaux. Les opérateurs télécoms, les fournisseurs cloud et les entreprises de services numériques louent des espaces dans ce site pour interconnecter leurs infrastructures.

L’emplacement de Bruges n’est pas un hasard. La commune bénéficie d’une proximité immédiate avec Bordeaux, métropole de 800 000 habitants, tout en offrant un foncier disponible et une desserte autoroutière efficace. Les fibres optiques partent ensuite vers Paris via les réseaux Orange ou SFR, vers Marseille pour rejoindre les câbles méditerranéens, ou vers l’Espagne et le Portugal. Cette position de hub de distribution confère à Bordeaux un statut inédit dans la hiérarchie des nœuds télécoms européens.

Le data center Equinix, acteur mondial de l’interconnexion numérique, exploite ce site en proposant des services de colocation, d’échange de données et de connexion directe aux grands clouds.

La diversification des routes transatlantiques

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a rebattu les cartes de la connectivité numérique. Historiquement, une large part du trafic transatlantique transitait par Londres avant de redescendre vers le continent. Le câble Amitié propose une alternative directe, court-circuitant ce détour et offrant aux acteurs européens une route autonome. Cette indépendance technique s’inscrit dans une logique de souveraineté numérique, où la maîtrise des infrastructures devient un enjeu politique autant qu’économique.

Bordeaux, par sa position géographique sur la façade atlantique, bénéficie de cette dynamique. La diversification des routes réduit les risques de congestion, de panne ou de sabotage, trois menaces réelles dans un monde où la cybersécurité et la résilience des réseaux conditionnent la continuité économique.

L’impact sur le tissu économique bordelais

L’arrivée du câble Amitié catalyse des investissements dans la région. Les entreprises tech, les startups du numérique et les acteurs de la cybersécurité regardent désormais Bordeaux comme un territoire attractif. Les universités et écoles d’ingénieurs locales, à l’image de l’ENSEIRB-MATMECA, ajustent leurs formations pour répondre à la demande en compétences télécoms et infrastructures.

Le secteur viticole lui-même, pilier historique de l’économie girondine, explore les synergies avec le numérique. Traçabilité blockchain, gestion connectée des vignobles ou marketing digital pour l’export s’appuient sur des connexions rapides et fiables. La présence d’un hub transatlantique à Bruges facilite ces transformations, en garantissant des débits élevés et une latence minimale vers les marchés américains ou asiatiques.

Les collectivités locales, de leur côté, travaillent à l’aménagement numérique du territoire pour maximiser les retombées. Bordeaux Métropole envisage des zones d’activité dédiées aux entreprises tech, avec des facilités de raccordement au data center Equinix. La Région Nouvelle-Aquitaine soutient des programmes de formation aux métiers du numérique, anticipant une demande croissante en ingénieurs réseau et en experts cybersécurité.

Un positionnement unique sur l’échiquier européen
Bordeaux face aux autres hubs télécoms

Paris reste le principal nœud de connectivité français, concentrant la majorité des datacenters et des points d’échange internet. Marseille, grâce aux câbles méditerranéens, joue un rôle clé dans les flux vers l’Afrique et le Moyen-Orient. Bordeaux, avec Amitié, se positionne bien sur un créneau distinct avec cette liaison directe transatlantique à faible latence. Cette spécialisation évite une concurrence frontale avec les géants parisiens et marseillais, tout en offrant une valeur ajoutée mesurable.

La comparaison avec des villes comme Francfort ou Amsterdam, traditionnellement dominantes en Europe du Nord, souligne l’originalité du modèle bordelais. Plutôt que de rivaliser sur le volume brut de données, Bordeaux mise sur la qualité de connexion, la résilience et la diversification géographique. Ce positionnement attire des clients exigeants, prêts à payer une prime pour sécuriser leurs flux critiques.

Les perspectives de développement à long terme

La durée de vie projetée de 25 ans pour le câble Amitié ouvre des perspectives d’évolution technologique. Les fibres optiques installées peuvent supporter des mises à niveau d’équipements terminaux, augmentant progressivement les débits sans nécessiter de nouveaux travaux sous-marins. Cette flexibilité garantit une pertinence du projet sur plusieurs générations technologiques.

Bordeaux pourrait également devenir un point de passage pour de futurs câbles reliant l’Europe à l’Amérique latine ou à l’Afrique de l’Ouest. La maîtrise d’un atterrissage atlantique donne à la métropole un avantage compétitif pour capter ces nouveaux projets. Les infrastructures terrestres, déjà dimensionnées pour accueillir plusieurs câbles, facilitent cette montée en charge progressive.

Le câble Amitié et le data center Equinix BX1 de Bruges incarnent une mutation profonde de l’économie girondine. Au-delà des chiffres techniques, c’est une nouvelle géographie numérique qui se dessine, plaçant Bordeaux au cœur des échanges transatlantiques. Cette infrastructure, invisible pour la plupart des usagers, conditionne pourtant la fluidité du commerce électronique, la rapidité des transactions financières et la qualité des services cloud. Dans un monde où la donnée circule à la vitesse de la lumière, la Gironde en Nouvelle-Aquitaine s’affirme comme un territoire connecté, résilient et tourné vers l’avenir.

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