« L’amour dans tous ses états aux Samedis de la poésie de l’IMA »
Les Samedis de la poésie de l’IMA ouvrent l’année 2026 sous le signe du désir et de la parole.
Quel bonheur que de commencer l’année 2026 avec ce rendez-vous devenu incontournable « Les Samedis de la poésie de l’IMA ». Pour cette nouvelle séance, la Bibliothèque de l’Institut du monde arabe choisit de placer l’année sous le signe de l’amour, ce sentiment fondateur et universel, en consacrant une rencontre à l’amour dans la poésie arabe contemporaine, sous le titre évocateur « L’Amour dans tous ses états ».
Avec le concours de l’éminent écrivain, traducteur et éditeur Farouk Mardam-Bey, auteur d’anthologies poétiques majeures, d’essais de référence sur le Maghreb et le Proche-Orient, et directeur historique des éditions Sindbad, l’équipe de la bibliothèque invite le public à une traversée sensible et exigeante de la poésie arabe moderne. Grand connaisseur des littératures arabes, passeur infatigable entre les langues et les rives de la Méditerranée, Farouk Mardam-Bey éclaire les mutations profondes de l’écriture amoureuse, de ses héritages anciens à ses réinventions les plus audacieuses.
L’amour, une source fondatrice de la poésie arabe
Thème majeur de la poésie universelle, l’amour occupe une place centrale dans la poésie arabe depuis ses origines, à la fin du VIᵉ siècle. Des grandes qasidas préislamiques aux poèmes de l’époque omeyyade et abbasside, il s’est décliné sous des formes multiples : amour chaste et inaccessible (ʿudhri), passion sensuelle, célébration du corps ou encore ivresse mystique. Des figures majeures telles que Imru’ al-Qays, Jamil Buthayna, Qays ibn al-Mulawwah (Majnoun Layla), Abu Nuwas ou encore Ibn Zaydoun ont fait de l’amour un espace de transgression, de sublimation et de liberté poétique. Un des premiers Samedis de la poésie avait d’ailleurs été consacré à ces poètes classiques et post-classiques qui ont façonné une langue de l’amour tantôt courtoise, tantôt charnelle, parfois ouvertement érotique, inscrivant le désir au cœur même de la création poétique arabe.
Du legs des Anciens aux ruptures modernes
Au XXᵉ siècle, les poètes de la première moitié du siècle ont longtemps prolongé cet héritage, parfois avec une virtuosité remarquable, mais sans en bouleverser profondément les cadres. Ahmed Shawqi, Hafiz Ibrahim, ou encore Badr Shakir al Sayyab dans ses premiers écrits, ont maintenu une vision souvent idéalisée de l’amour, fidèle aux formes métriques et aux imaginaires hérités. Mais à partir des années 1950, une rupture s’opère. Sous l’effet des bouleversements politiques, de l’exil, des défaites et des révolutions esthétiques, l’amour cesse d’être un simple motif lyrique pour devenir un lieu de tension, de questionnement existentiel et de subversion des normes, malgré la persistance, dans la littérature comme dans la société, d’une domination masculine bien réelle. La parole amoureuse se fragmente, se politise parfois, s’ouvre à l’ambiguïté, au doute, à la perte.
Quatre voix pour dire l’amour autrement
Pour illustrer cette profonde transformation, la séance proposera des lectures de poèmes ou de fragments de poèmes de quatre grandes figures de la poésie arabe contemporaine, chacune offrant une vision singulière de l’amour.
Chez Adonis, dans « Les Métamorphoses de l’amoureux », l’amour est une force cosmique, un principe de transfiguration du monde et du langage. Il ne se limite plus à la relation entre deux êtres, mais devient un acte de création, une révolte contre les formes figées, une quête de renaissance perpétuelle. Avec Ounsi El-Hage, notamment dans « La Messagère aux cheveux longs jusqu’aux sources », l’amour se fait cri, nudité, vertige. Poète de l’intime et de l’excès, il explore un désir incandescent, souvent douloureux, où le corps et la langue se cherchent dans une urgence presque mystique. Mahmoud Darwich, dans » S’envolent les colombes », tisse l’amour avec l’exil et la perte. L’être aimé devient à la fois présence charnelle et métaphore de la patrie absente. Chez lui, l’amour n’est jamais détaché de l’Histoire : il est un refuge fragile face à la violence du monde, une tentative de sauver l’humain dans la catastrophe. Enfin, Amjad Nasser, dans « L’Ascension de l’amant », propose une écriture plus intériorisée, méditative, où l’amour se vit comme une traversée, un mouvement vers l’autre et vers soi, souvent marqué par l’errance et la lucidité. Sa poésie interroge la possibilité même de l’amour dans un monde fragmenté. Cette exploration ne saurait être complète sans rappeler l’apport décisif de Nizar Qabbani, qui a libéré la parole amoureuse arabe de nombreux tabous, donnant une voix directe, sensuelle et souvent provocatrice au désir, tout en ouvrant un espace inédit à l’expression féminine dans la poésie.
Entre mémoire et invention, désir et vertige, cette rencontre promet d’ouvrir un espace rare, celui où la poésie redonne à l’amour toute sa complexité, sa beauté et sa puissance de dévoilement. « Les Samedis de la poésie de l’IMA » invitent ainsi le public à une expérience sensible, portée par des voix majeures de la poésie arabe contemporaine, des lectures bilingues et un accompagnement musical qui prolonge l’émotion des mots. Un rendez-vous précieux pour les amateurs de poésie comme pour les curieux, à ne pas manquer, afin d’écouter, ensemble, ce que l’amour continue de murmurer et parfois de crier à travers la langue des poètes. F. Guemiah.
Écho poétique
Où m’emportes-tu mon aimé, loin de mes parents,
De mes arbres, de mon petit lit et de mon ennui,
De mes miroirs, de ma lune, du coffre de mes jours, de mes nuits de veille,
De mes habits et de ma pudeur ?
Où m’emportes-tu mon aimé, où ?
Dans mon oreille, tu enflammes les steppes, tu me charges de deux vagues,
Tu brises deux côtes, tu me bois, me brûles,
Et m’abandonnes sur le chemin du vent vers toi.
Pitié… Pitié…
Mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Elias Sanbar.
Programme de la séance
• Farouk Mardam-Bey, présentation
• Omar Kaddour, lectures en arabe
• Clémence Azincourt, lectures en français
• Lola Malique, accompagnement musical au violoncelle