la fin d’un règne
L’Italie est une république parlementaire (loin du régime semi-présidentiel français) et son Président a beau avoir un rôle plutôt honorifique, l’article 87 de la Constitution du pays lui confère de sacrées responsabilités. La Grazia s’ouvre ainsi sur un long panneau, énumérant un à un, ses fonctions et pouvoirs : sa possibilité de dissoudre le Parlement, de nommer des hauts fonctionnaires, de décerner des décorations, de recevoir les représentants diplomatiques, mais aussi de promulguer les lois, signer des décrets et accorder la grâce (entre autres choses).
La liste est longue et le Président a donc de quoi s’occuper dans les coulisses du pouvoir italien. Pourtant, le Président Mariano de Santis, lui, s’ennuie. Il faut dire qu’il ne s’est jamais remis de la mort de sa femme, huit ans plus tôt, qui lui a en plus caché l’identité de son amant d’un soir jusqu’à son dernier souffle. Un secret qui le ronge au point de soupçonner son ami de toujours – et actuel ministre de la Justice – Ugo Romani, d’être celui avec qui elle l’aurait trompé des années auparavant. Soupçons encore plus tenaces, puisque Romani ne cache pas son envie de lui succéder à la présidence.

« Je vous salue, Mariano »
Mariano De Santis attend donc patiemment de se retirer de la vie politique, voire de la vie tout court. Sa fille (et directrice de cabinet) surveille de près sa santé. Elle lui interdit de fumer (mais il profite toujours d’une balade sur les toits du palais pour profiter d’une cigarette) et lui impose un régime alimentaire assez strict et, disons-le, peu réjouissant (poisson blanc à la vapeur et quinoa, sans sauce évidemment). Bref, il se lasse sauf qu’à six mois de la fin de son mandat, il doit s’acquitter de trois dernières missions.
Non seulement, l’ancien juriste doit choisir de promulguer (ou non) un projet de loi sur l’euthanasie qu’il laisse traîner sur la table depuis plusieurs années, mais aussi d’accorder la grâce présidentielle à un homme et à une femme, chacun condamné à perpétuité pour homicide conjugale. Ces ultimes dilemmes moraux à la tête de l’État vont le pousser à sortir de sa zone de confort et délaisser son image d’homme politique impassible (son surnom est « Béton armé » et il est le seul à ne pas en avoir connaissance) pour enfin espérer « voir la vérité de près ».

Un joli duo père-fillela grazie bellezza
Paolo Sorrentino s’était déjà attaqué à la politique italienne assez frontalement entre le fougueux Il Divo en 2008, portrait « barock » du sénateur Andreotti, et sa fresque berlusconienne Silvio et les autres en 2021. Avec La Grazia, il délaisse cette réalité pour brosser le portrait émouvant d’un président issu de son imagination, mais plus encore, il se détache de ses excès habituels de mise en scène. Bien sûr, La Grazia conserve une esthétique et une atmosphère toutes sorrentiniennes (décors imposants, ralentis léchés, compositions très travaillées…).
L’Italien ne peut se résigner à la présence de personnages fantasques (ce Pape noir avec des dreadlocks qui se déplace en scooter dans les jardins du Vatican ; l’extravagante Coco Valori), de séquences musicales transcendantes (dont une danse dans les entrailles du palais) et, aussi, de figures féminines archaïques ou sexualisées inutilement (à quoi bon cette ambassadrice ainsi développée). Mais là où ce trop-plein insolite a pu être envahissant par le passé, La Grazia n’en fait qu’une toile de fond pour plonger dans une autre forme de beauté : celle du rien, du vide.

Un chant mémorable
Car derrière son pitch assez dense qui pourrait amener à un rythme virevoltant, son nouveau cru, porté par l’excellent Toni Servillo (leur septième collaboration), est d’une sobriété étonnante, voire déstabilisante. Cela pourra paraître ennuyeux et c’est sans doute parfois un peu trop long, mais cette introspection épurée de la solitude du pouvoir est rafraichissante. Elle ramène Paolo Sorrentino à une forme d’essentiel, celle où les personnages se débattent avec leurs états d’âmes, leurs émotions, leurs contradictions et leurs doutes.
Rarement l’incertitude d’un personnage sorrentinien aura été aussi belle et touchante, l’élégance de Mariano De Santis semblant un lointain souvenir dans notre monde où nuance, réflexion et échange ont disparu. C’est là toute la splendeur de La Grazia qui se transforme en véritable ode majestueuse à l’amour, à l’amitié et au partage. D’un chant alpin centenaire à une danse sur un rap enivrant jusqu’à la larme d’un astronaute en apesanteur, Sorrentino nous refait goûter à une grâce oubliée et une humanité perdue.
