Avec « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire », le Mucem présente jusqu’au 30 mars prochain une proposition d’une grande cohérence, à la fois savante et accessible, dense sans jamais être pesante. La figure du chevalier errant y est abordée par le rire, la folie et le jeu, pensés comme de véritables outils critiques. Portée par une scénographie précise et inspirée de Maciej Fiszer, l’exposition dont le commissariat talentueux est assuré par Aude Fanlo et Hélia Paukner s’impose comme l’une des plus réussies de ces dernières années. Rarement, une exposition du Mucem aura donné une telle impression de justesse et d’aboutissement.
« Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » s’impose d’emblée par la clarté de son intention et la maîtrise de son dispositif. Le parcours, dense sans jamais être saturé, se déploie avec un rythme sûr, ménageant des respirations et des moments d’intensité. La sélection des œuvres, remarquablement précise, met en lumière les multiples facettes du personnage sans l’enfermer dans une lecture unique.
Le propos des commissaires s’articule en quatre grandes séquences, elles-mêmes organisées en plusieurs sections:
– Une introduction autour du livre des livres,
– Armures et casseroles,
– Errances, exploits, illusions,
– Se prendre au jeu : fêtes et spectacles.
La scénographie conçue par Maciej Fiszer joue un rôle déterminant dans cette réussite. Inspirée du théâtre de tréteaux et de son itinérance, elle privilégie des structures légères, mobiles, qui accompagnent la déambulation plutôt qu’elles ne l’entravent.


L’accrochage, d’une grande rigueur, permet des confrontations audacieuses tout en respectant la singularité de chaque œuvre. Seuls quelques défauts d’éclairage, concentrés dans la dernière section du parcours, viendront légèrement nuancer cet ensemble par ailleurs irréprochable.
Le catalogue qui accompagne le parcours prolonge enfin cette dynamique. Conçu comme un « livre dont vous êtes le héros », il propose plusieurs chemins de lecture et mêle notices, essais et entretiens. Loin d’un simple outil documentaire, il constitue un véritable espace critique, fidèle à l’esprit du roman et à la liberté de l’exposition.
Introduction : Le livre des livres
« Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Tout commence par le livre. Ce choix donne immédiatement la mesure de l’exposition. Don Quichotte est ici envisagé comme un texte vivant, proliférant, dont les images et les récits n’ont cessé de circuler depuis plus de quatre siècles.
La bibliothèque du chevalier constitue le cœur de cette introduction. Autour d’un Don Quichotte lisant et imaginant Dulcinée, le parcours articule œuvres graphiques, éditions rares et documents avec une grande justesse. Les marionnettes de type bunraku de Michael Meschke, prêtées par le musée Gadagne, incarnent un Don Quichotte suspendu entre lecture et fantasmes.
« Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille


Michael Meschke – Don Quichotte lisant et imaginant Dulcinée : marionnettes de type bunraku. Suède et France, 1988 Techniques mixtes. Musée des Arts de la marionnette-Gadagne, Lyon et Célestin Nanteuil – La Lecture de Don Quichotte, huile sur toile, 1873. Musée des Beaux-Arts de Dijon – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
En écho, La Lecture de Don Quichotte de Célestin Nanteuil, datée de 1873, propose un portrait halluciné du chevalier. Le regard est perdu, absorbé, comme happé par le texte. Le cartel rappelle que l’artiste romantique voyait en Don Quichotte « un héros de l’imaginaire, plus réel que le réel ». Leur présence donne une matérialité à cette citation de Cervantès qui introduit le texte de salle : « Il s’empêtra dans sa lecture jusqu’à passer toutes nuits à la lumière de la lampe, tous ses jours dans les ténèbres […] de sorte qu’il finit par perdre la raison ». Cette mise en tension entre objet-livre et dérive mentale structure toute la première section.


Les vitrines déploient la diversité des éditions et traductions du roman. In-folio anciens, éditions populaires, livres illustrés du XIXe siècle et publications contemporaines dialoguent sans hiérarchie. L’accrochage privilégie la lisibilité, même si certains cartels exigent une attention soutenue. L’ensemble rappelle combien Don Quichotte est d’abord un livre partagé.
Reinhold Metz – El ingenioso Hidalgo don Quixote de la Mancha, coffret-livre manuscrit et enluminé, 1972-1981. Collection de l’Art Brut, Lausanne – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Cette première section « Le livre des livres » se termine avec l’invraisemblable coffret manuscrit et enluminé de Reinhold Metz (El ingenioso Hidalgo don Quixote de la Mancha), réalisé entre 1972 et 1981, qui retient longuement l’attention. Le catalogue évoque « une relecture patiente, presque monastique, du roman », où chaque page devient image.
Les livres au feu – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
La section « Les livres au feu » introduit un premier déplacement critique. Le feu, omniprésent dans le roman, devient ici métaphore de la censure autant que du soin. Ce moment marque une première fissure dans l’illusion.
Au centre, l’installation Asnería de Pilar Albarracín peut être perçue comme une lecture décalée et volontairement insistante de l’épisode des livres de Don Quichotte. L’âne est assis sur un tas de livres rassemblés de façon aléatoire. Collectés par l’équipe pour le projet initial, grâce à des dons publics et privés, ils ont été rejoints par divers ouvrages réunis par l’artiste.
Pilar Albarracín – Asnería, installation, 2010 – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Avec le titre Asnería, elle détourne ici le terme espagnol, qui renvoie à la fois à l’âne et à la sottise. Son installation évoque-t-elle la répétition, l’entêtement et la persistance des récits ? Dans l’entretien reproduit dans le catalogue, Pilar Albarracín explique s’intéresser à « ce moment où la répétition finit par produire du sens ». Loin d’une destruction spectaculaire de la bibliothèque, Asnería met en scène une saturation du livre, sa prolifération absurde, qui fait écho à l’accumulation des lectures ayant conduit Don Quichotte à la folie…
Les masques et la plume – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Avec « Les masques et la plume », l’exposition agit comme un seuil, reliant la fiction à des réalités sociales contemporaines. L’extrait du film Tarzan, Don Quichotte et nous de Hassen Ferhani s’impose avec une grande justesse. Le film, tourné entre l’Algérie et la France en 2013, évoque la mémoire de Cervantès, capturé en 1575 par des corsaires et resté esclave à Alger pendant cinq ans. Selon la légende, il aurait séjourné dans une grotte qui a conservé le nom de Cervantès, transmis ensuite à un des quartiers les plus populaires d’Alger.
Hassen Ferhani – Tarzan, Don Quichotte et nous, Algérie et France, 2013. Durée: 18 min (extrait: 5 min). Une chambre à soi Production Hassen Ferhani – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Le réalisateur Hassen Ferhani, y cherche Cid Hamet Benengeli, le double fictif de Cervantès, le chroniqueur arabe qui serait l’auteur du manuscrit original de l’histoire… Il rencontre un jeune marginal que tous ses amis surnomment affectueusement Don Quichotte, le patron de la pizzeria Don Quichotte et les traces que les légendes déposent dans la vie quotidienne… Dans le catalogue, le cinéaste associe « Quichotte à cette idée de résistance : on peut résister à la vie, quitte à la déformer ». Puis il ajoute « il incarne en outre ce rapport si profond à la rue, à la discussion »…
Armures et casseroles
Atelier Nadar (photographie) et Raoul Gunsbourg (mise en scène) – Jean Émile Diogène Marcoux, dit Vanni-Marcoux, dans l’opéra Don Quichotte de Jules Massenet, France, 1910/2025. Tirage d’exposition, d’après des négatifs sur verre. Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Charenton-le-Pont ; Photographe inconnu et Georg Wilhelm Pabst (réalisateur) – Fédor Chaliapine dans le rôle-titre de Don Quichotte, France et Royaume-Uni, 1933. Photographies de plateau, tirages argentiques noir et blanc. Collection Cinémathèque française, Paris, Fonds ministère de la Culture et de la Communication, Centre national du cinéma et de l’image animée ; Pablo Picasso – Scène de Don Quichotte, Vallauris, France, 1959. Peinture sur céramique. Musée Picasso, Collection Eugenio Arias, Madrid, Espagne ; Photographe inconnu – Orson Welles (réalisateur) – Francisco Regueira dans le rôle-titre de Don Quichotte, 1957. Tirage noir et blanc (reproduction). Collection Cinémathèque française, Paris, Fonds ministère de la Culture et de la Communication, Centre national du cinéma et de l’image animée ; Gérard Garouste – Don Quichotte, Fonderie Bocquel, France, 2013. Bronze moulé à la cire perdue – Collection particulière, Paris « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
La séquence « Armures et casseroles » marque un changement de ton. Le parcours quitte la bibliothèque pour entrer dans le corps du personnage. L’armure devient bricolage, la noblesse se transforme en récupération.
La panoplie do it yourself – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
La section « La panoplie do it yourself » met en scène un face-à-face inattendu et très réussi entre Pablo Picasso et son incontournable Don Quichotte, datée du 11 août 1955,avec de trois petites encres de Salvador Dalí (Don Quichotte et Sancho Panza) prêtées par la Fondation Gala-Salvador Dalí de Figueres. Le cartel souligne que Picasso « dépouille la figure jusqu’à l’os », tandis que Dalí la charge de lyrisme graphique…
Pablo Picasso – Don Quichotte, encre de Chine sur papier, 11 août 1955. Musée d’art et d’histoire Paul Éluard, Saint-Denis. Succession Picasso 2025 – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille




Salvador Dalí – Don Quichotte et Sancho Panza. Illustrations pour l’édition par Random House, New York, États-Unis, 1946 Encre de Chine sur papier. Fondation Gala-Salvador Dalí, Figueres, Espagne- « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Entre ces œuvres, la sculpture de Julio González agit comme un point d’équilibre. Son Don Quichotte, prêté par le musée Reina Sofía, impose une présence silencieuse et grave. Le métal, travaillé dans une économie de moyens, renforce l’idée d’un héros fragile. Le texte de catalogue parle d’« une figure dressée contre le vide », formulation qui résonne avec l’ensemble de la séquence.


Julio González – Don Quichotte. Fonderie Godard. Paris, France, 1930/1988. Bronze moulé à la cire perdue, d’après un original en fer forgé et soudé. Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, Madrid, Espagne. Donation Roberta González, 1973 – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Un peu plus loin, l’installation d’Abraham Poincheval, Le Chevalier errant, l’homme sans ici, s’affirme devant une reproduction textile du Combat de Carnaval et Carême de Brueghel l’Ancien.
Abraham Poincheval – Le Chevalier errant, l’homme sans ici, Italie et France, 2018/2025. Installation à partir d’une réplique d’armure : cuir, métal, éléments végétaux résinés, coquillages. Courtesy de l’artiste et de la galerie Semiose, Paris ; Pieter Brueghel l’Ancien – Le Combat de Carnaval et Carême. Pays-Bas, 1559. Huile sur bois (reproduction). Kunsthistorisches Museum-Museumsverband, Vienne, Autriche – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Le contraste est saisissant. Le corps de l’artiste, engagé dans une errance performative, devient l’équivalent contemporain du chaos carnavalesque. Cette installation constitue l’un des moments les plus emblématiques de l’exposition, tant elle condense folie, obstination et humour.
Dans la section « Boire et déboires », on retient l’évocation du film Je suis la nuit en plein midi de Gaspard Hirschi avec la présence du Heaume de don Quichotte porté par Manolo Bez accompagné dans le film d’un Sancho Panza livreur de pizza interprété par Daniel Saïd.
Manolo Bez et Daniel Saïd dans le film Je suis la nuit en plein midi de Gaspard Hirschi. France, 2025
À propos de ce casque, Manolo Bez raconte dans le catalogue : « C’est un casque de soudeur que j’ai utilisé pour mon spectacle Cargo, où se croisaient une femme qui rêvait de partir, un immigré qui arrivait, un ouvrier qui restait sur place. Quand nous avons commencé à répéter pour le film, J’ai fouillé dans ma mémoire et dans les placards du théâtre et j’ai déniché ce casque. On l’a bricolé pour le transformer en casque chevaleresque, tout en s’inspirant de l’Olympique de Marseille. Par la suite, nous l’avons troqué pour une passoire, moins étouffante et plus confortable »… Le réalisateur, Gaspard Hirschi, explique de son côté : « Lorsque je suis arrivé à Marseille, j’ai été stupéfait par la difficulté de circuler comme piéton ou cycliste entre les rues fermées. J’ai commencé à étudier ces enclosures pour faire un film sur la fragmentation en îlots de la ville, avec pour arrière-plan notre rapport aux frontières. J’ai voulu réaliser un film qui traverse les endroits de la ville où on ne peut pas aller. J’ai voulu y rétablir l’errance. Et les auberges transformées en châteaux de don Quichotte convenaient assez bien à ces résidences fermées qui s’affublent du nom de châteaux, ou de parcs… J’ai opposé la folie de don Quichotte à la folie de cette ville ».
Dans cette section, on remarque une encre et une étonnante lithographie de Salvador Dalí. Armé d’une arbalète, il projetait alors des billes d’encre et des escargots trempés de peinture sur la pierre lithographique !
Salvador Dalí – Le combat contre les outres de vin. Illustrations pour l’édition par Random House, New York, États-Unis, 1946. Encre de Chine sur papier cartonné. Fondation Gala-Salvador Dalí, Figueres, Espagne et Les outres de vin. Illustration pour l’édition par Joseph Foret, Paris, France, 1957 Lithographie et billes d’encre sur papier. Fondation Gala-Salvador Dalí, Figueres, Espagne – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Ces deux œuvres tentent un dialogue avec les gravures de Jérôme David et de Francisco de Goya et la superbe huile de Honoré Daumier, Don Quichotte et Sancho Panza, vers 1855, prêtée par le musée des Beaux-Arts de Marseille.
Jérôme David (dessinateur) et Jacques Lagniet (graveur, éditeur) – Gravures extraites de la série des Advantures du fameux Cheualier Dom Quixot de la Manche et de Sancho Pansa son escuyer. Paris, France, 1650-1652 Gravures sur cuivre à l’eau-forte et au burin (reproductions). Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie, Paris – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Honoré Daumier – Don Quichotte et Sancho Panza. France, vers 1855. Huile sur bois. Musée des Beaux-Arts de Marseille (ancienne collection de Félix Nadar) – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
La section « Castagnes et cabrioles » joue sur la dimension burlesque et chorégraphique du roman, tout en ouvrant des perspectives contemporaines sur ses réécritures scéniques et politiques. Elle s’attache aux corps en mouvement, aux chutes, aux déséquilibres, à tout ce que le roman accumule comme situations de coups, de maladresses et de combats absurdes.
Chéri Hérouard (dessinateur) – Cartes-réclames pour la marque de cirage Éclipse. France, vers 1920 Chromolithographies sur papier. Mucem, Marseille ; Dessinateur inconnu Wallace et Draeger (éditeur) – Buvard publicitaire pour les pansements Tricosteril. France, milieu du 20° siècle Impression couleur sur papier buvard. Mucem, Marseille ; Francisco de Goya, José Josquin Fabregat (graveur) – L’Aventure du braiement de l’âne, 1777. Gravure sur cuivre à l’eau-forte, Biblioteca Nacional de España,Madrid, Espagne.- Castagnes et cabrioles – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
L’accrochage privilégie ici des œuvres qui mettent en évidence cette dimension physique et souvent cruelle du rire. Gravures anciennes, illustrations populaires et images de spectacles s’y côtoient sans hiérarchie.
Alexandre Alexeïeff (graveur) Ateliers Rigal (imprimeur) – Illustrations pour une édition par Gustavo Gili, restée en projet Paris, France, 1931-1936/2011 Gravures sur cuivre à l’eau-forte avec aquatinte, imprimées sur papier, avec remarques. Nicole Rigal/succession Alexandre Alexeleff – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Parmi les œuvres présentées, une photographie évoquant Le Voyage sans fin, réécriture féminine et féministe de Don Quichotte mise en scène par Sande Zeig et Monique Wittig, retient particulièrement l’attention. L’entretien de Sande Zeig reproduit dans le catalogue éclaire ce choix. Elle y explique que Don Quichotte « n’est pas un homme, mais une position face au monde », ajoutant que le roman autorise toutes les transgressions de genre et de rôle. La photographie, discrète, agit comme un rappel silencieux de cette possibilité de déplacement.
Photographe inconnu – Sande Zeig dans le rôle de don Quichotte pour la première mise en scène du Voyage sans fin de Monique Wittig. France, 1985 Photographie numérisée (reproduction). Courtesy de la comédienne et The Monique Wittig Literary Estate – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Cette présence féministe, assez marginale dans l’espace, s’inscrit pourtant avec justesse dans la logique de la section. Elle rappelle que le rire de Don Quichotte n’est jamais neutre et qu’il engage des rapports de pouvoir, de domination et de résistance.
Errances, exploits, illusions
Placée au cœur du parcours, cette séquence constitue un pivot narratif et visuel. Elle articule de manière particulièrement convaincante les dimensions mentales, géographiques et politiques du personnage. Don Quichotte y apparaît comme figure du déplacement, de la persévérance et de l’illusion.
D’après Gustave Doré – Plaques de lanterne magique illustrant Don Quichotte. France, après 1863 Peinture sur verre (reproductions). Production Mucem, Marseille. Reproductions mises à disposition par l’Université de Castille-La Manche, Ciudad Real, Espagne. Lanterne magique mise à disposition par l’Atelier Maciej Fiszer, Paris. – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Précédée par une lanterne magique qui projette des illustrations de Don Quichotte d’après Gustave Doré, la première section débute avec La Grotte de Montesinos, une superbe installation de Claire Ananos, produite spécialement pour l’exposition.
Avant d’entrer dans cette grotte, une citation de Cervantès avertit : « Imagine plutôt que tout est invention, fable, mensonges et songes contés par des hommes éveillés ou pour mieux dire, endormis ».
Claire Ananos (conception et réalisation), Gilbert Traïna et Karine Laleu (voix) – La Grotte de Montesinos. France, 2025. Durée: 50 min. CUMAMOVI, Antoine Rodero (production exécutive) Claire Ananos et Vincent Lefebvre (animations graphiques) Jules Quirin (création sonore) Alexis Toussaint (enregistrement des voix) Remerciements : Isabelle Ballet. Film d’animation produit pour l’exposition à partir de reproductions numériques gracieusement mises à disposition par la Bibliothèque Nationale d’Espagne, Madrid. Production Mucem, 2025 – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Projetée sur trois murs, cette création visuelle et sonore plonge le visiteur dans un espace mental. Le film, réalisé à partir de reproductions numériques de la Bibliothèque nationale d’Espagne, avance par boucles, glissements et répétitions. Don Quichotte n’y traverse pas un paysage réel, mais un ensemble de visions fragmentées. Cette installation « magique » constitue un seuil efficace, suspendant le temps du parcours.
« Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Elle est accompagnée de plusieurs gravures remarquables de Francisco de Goya (« Le sommeil de la raison engendre des monstres », « Don Quichotte assiégé par les monstres ») ou encore de Jan Saenredam d’après Cornelis van Harlem (La Caverne de Platon).
La section suivante, « En (rase) campagne », s’organise autour de la performance filmée d’Abraham Poincheval par Matthieu Verdeil, Le Chevalier errant, l’homme sans ici, réalisée en 2018.
En (rase) campagne – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
La vidéo montre l’artiste marchant en armure à travers la campagne bretonne, avançant sans destination apparente. Dans l’entretien reproduit dans le catalogue, Abraham Poincheval explique vouloir « faire l’expérience d’un déplacement sans utilité », ajoutant que Don Quichotte lui permet de « sortir des logiques de performance et de rendement ».
Abraham Poincheval (performance) Matthieu Verdeil (réalisation) – Le Chevalier errant, l’homme sans ici. France, 2018/2025. Vidéo de la performance rééditée pour l’exposition. Durée: 37 min. A7 Production Roman Deroubaix (étalonnage). Jeff Aroni (création sonore). Avec le soutien du Mucem et de la Région Sud. Avec l’aimable autorisation des artistes et de la galerie Semiose – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Cette vidéo occupe une place centrale dans l’espace. Sa durée, assumée, impose une temporalité lente qui contraste avec la circulation du public. Précédée par une encre rehaussée d’aquarelle de Salvador Dalí (Les moulins à vent) et d’un carton de tapisserie de Charles-Antoine Coypel, elle est accompagnée sur la droite de deux séries photographiques qui prolongent la réflexion sur l’errance.
Michael Kenna, Quixote’s Giants, Study 1 (Les Géants de don Quichote. Étude 1), tirage gélatino-argentique, Campo de Criptana, La Manche, Espagne, 1996 ; Anthony Morel – Photographies de la série « À la poursuite des 30 géants de Don Quichotte ». Aix-en-Provence, France, 2020 Clichés à la chambre photographique à défilement, tirages oléotypes au charbon de canne de Provence. Prêt de l’artiste – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Les deux photographies de Michael Kenna, Quixote’s Giants, Study 1, réalisées en 1996 montrent des paysages épurés où les moulins deviennent des silhouettes abstraites. Dans son entretien, Kenna évoque son intérêt pour « des lieux où l’imaginaire précède le regard ». Les images, en noir et blanc, instaurent une distance méditative.
Michael Kenna, Quixote’s Giants, Study 1 (Les Géants de don Quichote. Étude 1), tirage gélatino-argentique, Campo de Criptana, La Manche, Espagne, 1996 © Michael Kenna
Dans le catalogue, le photographe explique : « (…) je me suis vraiment efforcé, en particulier lorsque je photographiais, de ne pas tenir compte de mes propres interprétations fixes du temps et de l’espace. J’ai essayé de suspendre mon propre scepticisme face à ce que mes yeux et mon esprit percevaient comme réel. Je me suis immergé le plus possible dans l’illusion. Je ne prétends pas avoir vu Don Quichotte charger à travers la plaine sur son cheval Rossinante, ni Sancho Panza. Mais cela ne m’aurait pas déplu ».
Michael Kenna, Quixote’s Giants, Study 1 (Les Géants de don Quichote. Étude 1), tirage gélatino-argentique, Campo de Criptana, La Manche, Espagne, 1996 ; Anthony Morel – Photographies de la série « À la poursuite des 30 géants de Don Quichotte ». Aix-en-Provence, France, 2020 Clichés à la chambre photographique à défilement, tirages oléotypes au charbon de canne de Provence – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
À leurs côtés, la série d’Anthony Morel, À la poursuite des 30 géants de Don Quichotte, réalisée en 2020, adopte une approche documentaire et une pratique singulière. Le cartel en dévoile en partie le mode opératoire. « Au cœur de la nature, son atelier-refuge, librement accessible et entièrement autosuffisant, est sa grotte de Montesinos. Les infrastructures industrielles qui surgissent dans le paysage sont ses moulins à vent. Il fabrique son appareil photographique avec un scanner à défilement et confectionne ses encres avec les plantes collectées sur place ».
Dans le catalogue, le photographe raconte : « Un jour, je photographiais un réverbère sur un pont de la Durance, entre Cavaillon et Plan-d’Orgon. Le mistral soufflait à toute force et faisait vaciller ma chambre photographique numérique sur son trépied. Le soir, en développant le fichier, j’ai découvert une sinusoïde le long du réverbère, et j’ai compris que mon scanner à défilement avait capté le balancement du pilier sous l’effet du mistral. Mon scanner photographique est fabriqué à partir des scanners manuels à défilement, utilisés par certains enfants dyslexiques pour lire et écrire plus facilement. Contrairement à un appareil photographique, cela permet d’enregistrer le temps et le mouvement sur toute la durée du défilement : j’avais photographié le vent ! »
Anthony Morel – Photographies de la série « À la poursuite des 30 géants de Don Quichotte ».
Aix-en-Provence, France, 2020 Clichés à la chambre photographique à défilement. Prototype de tirage au charbon de cannes de Provence cueillies sur les lieux de prises-de-vue, gélatine citratée, 2019 ©Anthony Morel
Dans la suite de cet entretien passionnant, il précise : « J’essaie toujours de créer un lien matériel entre le paysage représenté et le paysage réel. Je fais de la photographie “au matériau de paysage”. Pour les géants de don Quichotte, j’ai travaillé avec du charbon et c’est pour cela que cette série se concentre sur les infrastructures liées à la production d’énergie postérieures à la révolution industrielle, une ère qui est aussi celle de l’invention de la photographie, un pur produit de l’Anthropocène. J’ai donc mis au point une méthode de tirage à partir du charbon duquel on tirait autrefois le fusain, que je fabrique moi-même à partir de cannes de Provence ramassées autour des pylônes et des éoliennes. Je m’en sers pour fabriquer mes pigments, en les faisant se consumer dans une charbonnière que j’ai mise au point, puis en les intégrant à une encre grasse traitée au citrate de fer, peu toxique, pour mes tirages à l’huile. Je retrouve une manière écoresponsable de faire les oléotypes des gravures du XIXe siècle. Mon procédé est fondé sur la conviction qu’on ne rejette pas ce qui nous a précédé, mais qu’on l’adapte. C’est aussi celui de la photographie, qui est toujours une archive mémorielle en même temps que la captation du présent ».
Enfin à propos de son atelier, il confie : « C’est ma grotte de Montesinos à moi, le lieu de la fantasmagorie qui construit ma démarche et alimente ce rapport à la magie qu’on peut ressentir quand une image se forme. D’ailleurs, comme dans la grotte, la nuit a toute son importance. En elle se fabriquent les images mentales intuitives que je projette sur les murs comme sur un écran, et que je retranscris sous forme de plans ou de vues éclatées le lendemain : la nuit est cette surface qui me fait joindre la fantaisie de départ et la réalisation ».
Anthony Morel – Photographies de la série « À la poursuite des 30 géants de Don Quichotte ». Aix-en-Provence, France, 2020 Clichés à la chambre photographique à défilement, tirages oléotypes au charbon de canne de Provence. Prêt de l’artiste – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Ces cinq images de la série « À la poursuite des 30 géants de Don Quichotte » constituent une superbe découverte, malheureusement gâchée par d’insupportables reflets…
La section « Choisir ses combats » clôt cette séquence sur un registre plus explicitement politique.
« Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Elle s’ouvre avec la vidéo Road to Tate Modern de Şener Özmen et Erkan Özgen, réalisée en 2003. On y voit les artistes marcher vers Londres, armés de simples bâtons, dans une performance à la fois absurde et obstinée. La notice du catalogue rappelle que cette marche est née d’un sentiment d’exclusion et d’un désir de visibilité. Don Quichotte y apparaît comme une figure de résistance dérisoire, mais tenace.
Şener Özmen et Erkan Özgen – Road to Tate Modern, Turquie, 2003. Durée: 7 min. Prêt des artistes – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
La section se termine avec le court-métrage Don Quixote in Jerusalem de Dani Rosenberg, réalisé en 2005. Le film suit un homme errant dans Jérusalem, persuadé d’être Don Quichotte. L’entretien souligne que le réalisateur cherchait à « filmer une folie ordinaire, prise dans un contexte politique saturé ».
Dani Rosenberg – Don Quixote in Jerusalem. Israël, 2005. Durée: 4 min. The Sam Spiegel Film & TV School, Jérusalem (producteur). Commandité par la European Film Academy pour la remise des prix EFA à Barcelone en 2005. Mention Spéciale Berlinale 2005. Prêt de l’artiste – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Ces deux vidéos encadrent un accrochage dense de gravures, d’affiches et de publications qui mobilisent Don Quichotte tantôt comme caricature, tantôt comme figure d’engagement.
« Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Cette séquence centrale apparaît comme l’une des plus abouties de l’exposition. Elle articule avec finesse, errance individuelle, illusion intime et lecture politique, sans jamais figer le personnage dans une interprétation unique.
Se prendre au jeu : fêtes et spectacles
« Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
La dernière séquence du parcours, intitulée « Se prendre au jeu : fêtes et spectacles », aborde Don Quichotte comme figure de la représentation. Après les errances et les combats, le personnage devient acteur, spectateur et trouble-fête. Le rire change ici de registre. Il n’est plus seulement physique ou politique, mais théâtral, collectif, parfois cruel.
Théâtre et comédiens – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
La première section, « Théâtre et comédiens », est sans doute l’une des plus abouties de toute l’exposition. Elle s’organise autour d’une reconstitution du retable de maître Pierre, théâtre de marionnettes espagnol du XVIIe siècle, réalisée par Jesús Caballero et la Compagnie La Máquina Real. Le dispositif restitue la fragilité et la sophistication de ce théâtre itinérant.
Jesús Caballero et la Cie La Máquina Real – Reconstitution du retable de maître Pierre, un théâtre de marionnettes espagnol du 17ª siècle. Espagne, 21° siècle Matériaux mixtes. La Máquina Real, Cuenca, Espagne – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Le texte de salle rappelle cet épisode du roman. Don Quichotte, assistant à la représentation, se laisse emporter par la fiction au point de s’en prendre aux marionnettes, croyant défendre de véritables victimes. « Il tira son épée, et se mit à pourfendre les figurines », écrit Cervantès. Maître Pierre de s’écrier : « Il fallait donc que ce soit le Chevalier à la triste figure qui défigure mes figurines ! » Cette confusion entre jeu et réalité résume à elle seule toute l’ambiguïté du personnage.
Manuel de Falla (composition) Cie Títeres Etcétera (mise en scène et réalisation) – Le Retable de maître Pierre. Espagne, 2009 Durée: 3 min. Cie Títeres Etcétera, Espagne – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Des extraits du Retable de maître Pierre, opéra composé par Manuel de Falla en 1923, sont diffusés dans une mise en scène de la Compagnie Títeres Etcétera. Elle inscrit le théâtre de marionnettes dans une histoire longue des réinterprétations musicales et scéniques du roman.
« Entre adhésion émerveillée devant ces impressionnantes marionnettes et curiosité pour les coulisses de leur manipulation, le spectateur retrouve l’ambiguïté à la source de la fascination de don Quichotte pour la représentation théâtrale », souligne le cartel.
Karel Dujardin – Les Charlatans italiens. Pays-Bas, 1657. Huile sur toile. Musée du Louvre, département des Peintures. Paris – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Face à ce dispositif, l’accrochage fonctionne avec une grande intelligence. Le tableau de Karel Dujardin, Les Charlatans italiens, daté de 1657 et prêté par le Musée du Louvre montre une scène de spectacle populaire en plein air. Ces charlatans mêlaient médecine, farce et illusion. Leur présence fait écho au théâtre de maître Pierre, inscrit dans la même économie du divertissement ambulant.
Charles-Antoine Coypel – Don Quichotte s’en prend aux marionnettes de maître Pierre. Carton de tapisserie de la tenture de L’Histoire de Don Quichotte. Paris, France, 1716. Huile sur toile. Musée national du château de Compiègne, dépôt du musée du Louvre et à gauche Don Quichotte s’en prend aux marionnettes de maître Pierre. D’après Charles-Antoine Coypel Espagne, vers 1740 Broderie avec cartellino de papier. Mucem, Marseille – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
À proximité, le carton de tapisserie de Charles-Antoine Coypel, Don Quichotte s’en prend aux marionnettes de maître Pierre, réalisé en 1716 condense l’épisode dans une composition dynamique. Le geste du chevalier, figé dans l’élan, traduit à la fois la violence et le ridicule de son intervention. Le rapprochement de ces œuvres éclaire la manière dont le roman a nourri, dès le XVIIe siècle, une réflexion sur le spectacle et ses pouvoirs.
« Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Un détail scénographique retient l’attention. Au-dessus de la cimaise où est accrochée la toile de Karel Dujardin, un petit singe en peluche semble regarder la scène. Il fait discrètement écho à la reproduction sur tissu de Maître Pierre et son singe devin, une gravure de Georges Roux de 1866 conservée à la Bibliothèque nationale d’Espagne. Ce clin d’œil, presque imperceptible, illustre la finesse du travail scénographique et son goût pour les correspondances.
Cette section réussit pleinement à faire dialoguer objets anciens, œuvres d’art et dispositifs contemporains. Elle rappelle que Don Quichotte est aussi une réflexion sur le théâtre et les mécanismes de l’illusion.
Manufacture royale de Mortlake – La charrette des comédiens du Tribunal de la Mort et don Quichotte ramené par ruse chez lui dans une cage. Angleterre, vers 1675 Tapisserie extraite de la tenture Don Quichotte grotesque. Laine, soie et fils d’argent. Collection privée – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
La section finale, « Défilés et parades », apparaît en retrait par rapport à la cohérence et à la justesse des séquences précédentes. Le propos reste pertinent, mais l’accrochage se révèle moins lisible. L’éclairage pose ici de réels problèmes. Plusieurs documents et œuvres souffrent d’une lumière mal maîtrisée, rendant leur lecture difficile.
« Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
C’est particulièrement le cas de la projection des extraits de Don Quichotte, d’après le film inachevé d’Orson Welles, réalisé par Jesús Franco. La projection sur le mur du musée et un léger contre-jour affaiblissent la portée de ces images pourtant rares.
Jesús Franco (réalisateur) – Extraits de Don Quichotte, d’après le film inachevé d’Orson Welles. Espagne, 1992 (sortie à l’occasion de l’Exposition universelle de Séville). Film monté à partir des rushes du réalisateur Orson Welles : Don Quixote (film inachevé) France, Espagne, Italie et Mexique 1957-1969 et Nella terra di Don Chisciotte (série documentaire) Espagne et Italie 1961-1964. Extraits, durée: 2 min. Oja Kodar, El Silencio Producciones – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Les quatre grands tirages photographiques de Cristina García Rodero pâtissent du même défaut. Leur richesse iconographique, liée aux fêtes populaires et aux processions, demande une attention que l’éclairage ne facilite pas. De même, les statuettes en argile représentant des orchestres-squelettes, réalisées au Mexique entre 1950 et 1993 à l’occasion de la fête des Morts, sont difficiles à appréhender dans leur détail.
Cristina García Rodero – Le carnaval de Zubieta (province de Navarre), 2022 ; Fêtes de la Maza à Almoharín (province de Cáceres), 2022 ; Villarrín de Campos (province de Zamora), 2016 ; Danzantes et Pecados de la fête du Corpus Christi de Camuñas (province de Tolède), 2022. Espagne, 2025 Tirages photographiques couleur. Magnum Photos, Paris – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
L’ensemble donne une impression de dispersion. Le thème du défilé, pourtant essentiel dans la culture carnavalesque associée à Don Quichotte, aurait gagné à une articulation plus resserrée. Le parcours semble ici s’accélérer, comme pressé par la sortie.
Honoré Daumier – Don Quichotte et la mule morte. France, 1867 Huile sur toile. Musée d’Orsay, Paris, Donation baronne Eva Gebhard-Gourgaud, 1965 et Vue du ciel comprenant Don Quichotte, l’astéroïde 3552. Observatoire Palomar, Californie, États-Unis, 27 février 1989 Image obtenue à l’aide d’un télescope Oschin Schmidt (reproduction numérique). Digitized Sky Survey, avec l’aimable autorisation de Iacopo Sassarini, Italie – « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » au Mucem, Marseille
Le dernier mur avant la fin de l’exposition rétablit toutefois une émotion forte. Le rapprochement du Don Quichotte et la mule morte d’Honoré Daumier, peint vers 1867 et prêté par le musée d’Orsay, avec une Vue du ciel comprenant Don Quichotte, l’astéroïde 3552, enregistrée à l’observatoire de Palomar en 1989, fonctionne avec une grande sobriété. Le texte de salle évoque « un héros qui quitte la terre pour rejoindre les constellations ». Cette conclusion, silencieuse et presque mélancolique, offre une sortie juste au regard de l’ensemble du parcours.
Malgré les réserves formulées sur cette dernière section, l’exposition s’impose comme une proposition exceptionnelle, remarquablement construite, qui parvient à rendre compte de la complexité et de la vitalité du personnage de Don Quichotte. Elle rappelle que le rire, loin d’être un simple ornement, est ici un outil critique et un moteur de pensée.
Hélia Paukner commissaire de l’exposition « Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rire » lors de la visite de presse au Mucem, Marseille
Commissariat : Aude Fanlo, responsable du département recherche et enseignement, Mucem et Hélia Paukner, conservatrice du patrimoine, responsable du pôle art contemporain, Mucem.
Conseil scientifique : Jean-Raymond Fanlo, professeur à l’université d’Aix-Marseille, spécialiste de littérature de la Renaissance, traducteur de Don Quichotte et José Manuel Lucía Megías, philologue et écrivain, professeur à l’université Complutense de Madrid, spécialiste de Cervantès et de l’histoire de son illustration.
Scénographie : Atelier Maciej Fiszer. Graphisme : Atelier Bastien Morin
Catalogue : Coédition Mucem / Éditions Gallimard sous la direction d’Aude Fanlo et Hélia Pauker.
Avec des contributions de José Manuel Lucía Megías, Jean-Raymond Fanlo, Anne-Valérie Dulac, Alfonso Mateo-Sagasta, Danielle Perrot-Corpet, Florent Libral.
Entretiens inédits avec Abraham Poincheval, Pierre Menard & Christian Garcin, Terry Gilliam, Gaspard Hirshi, Boris Razon, Erri de Luca, Sande Zeig, Anthony Morel, Gérard Garouste, Izhar Patkin, Hassen Ferhani, Michael Kenna, Guillermo Peydró, Pilar Albarracín, Rob Davis…
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