
C‘est un projet qui fait grincer des dents. La Ville de Paris envisage de construire à l’horizon 2031 un nouvel incinérateur à Vitry-sur-Seine, sur un ancien site EDF situé dans le quartier des Ardoines. Ce projet d’incinérateur a été approuvé par le Conseil de Paris le 17 décembre dernier à l’occasion d’un vote pour le renouvellement du marché d’exploitation de son réseau de chauffage urbain (*). Un incinérateur, ou plus exactement une centrale de production de chaleur, devant permettre d’alimenter en chaleur décarbonée le réseau de chauffage urbain de la capitale. Mais, dans le Val-de-Marne, population et élus se montrent peu disposés à subir les potentielles nuisances de cette installation.
Un projet engagé sans concertation
Olivier Capitanio, le président (LR) du Département, a ainsi interpellé la maire (PS) de Paris Anne Hidalgo pour lui faire part de la « profonde inquiétude » que lui inspire ce projet. « Un projet engagé sans concertation avec le Département du Val-de-Marne qui inévitablement dégraderait la qualité de vie des Vitriots, des Alfortvillais et plus largement des Val-de-Marnais », avance l’élu préoccupé par « la qualité de vie et la santé des riverains actuels du projet mais aussi des futurs habitants des logements qui doivent se construire dans le secteur des Ardoines, ou encore des enfants qui fréquentent le collège Léon Blum de la Ville d’Alfortville situé juste en face du terrain où serait construite cette usine d’incinération ».
Le président du Val-de-Marne reproche également à la Ville de Paris une « absence de transparence [et] de dialogue » et une « volonté délibérée d’imposer par la force cet incinérateur puisque la maire de Paris a même envisagé d’engager une procédure d’expropriation d’un terrain privé », EDF, propriétaire du site, ayant refusé de le vendre. Et de juger « particulièrement préoccupant » le « refus délibéré du Conseil de Paris d’accepter de réaliser une étude d’impact préalable en lien avec l’Agence Régionale de Santé et les services de l’Etat sur les potentiels rejets dans l’air et les pollutions que pourraient entraîner le fonctionnement de cette usine ».
« Le Val-de-Marne n’a pas vocation à être un département servant de la Ville de Paris »
« Le Val-de-Marne n’a pas vocation à être un département servant de la Ville de Paris, l’arrière-cour de la capitale où seraient installées toutes les infrastructures générant des nuisances que Paris ne souhaite pas sur son propre territoire, enrage Olivier Capitanio. Un Val-de-Marnais vaut bien un Parisien. Sa santé également ».
Une position et des craintes partagées par Michel Leprêtre, le président (PCF) du territoire Grand-Orly Seine Bièvre (structure intercommunale à laquelle appartient Vitry). « Notre Territoire aujourd’hui ne veut plus, ne doit plus, ne peut plus être un territoire servant des intérêts qui ne sont pas les nôtres », défend l’élu. « Tout projet doit être discuté et co-construit dans une démarche de dialogue avec les habitants, leurs élus et l’ensemble des acteurs associatifs, culturels et économiques concernés », ajoute Michel Leprêtre qui demande qu’une concertation soit mise en place avec les habitants. « Car rien ne peut se faire sans eux ! »
Dans une vidéo publiée sur Facebook, Pierre Bell-Lloch, le maire (PCF) de Vitry, se veut rassurant, promettant à ses administrés qu’« il n’y aura pas de projet tel que celui-ci sur la ville de Vitry sans que vous soyez consultés et qu’il y ait un vote ». Il rappelle aussi que « la Ville est en procédure depuis quatre ans devant les tribunaux autour de ce projet ». Mais l’élu, candidat à sa réélection en mars prochain, n’affiche pas une franche opposition au projet. « Tel qu’il nous est présenté aujourd’hui, ce projet permettrait d’économiser ou plutôt de dépolluer l’air de Vitry de l’équivalent de plus de 1 200 cheminées individuelles », nuance ainsi Pierre Bell-Lloch.
Inquiétudes aussi à Alfortville
Olivier Capitanio adopte, lui, une posture offensive et prévient que « la mobilisation contre ce projet ne fait que commencer dans l’intérêt de tous les Val-de-Marnais ». Elle a déjà débuté avec une pétition que le Département vient de mettre en ligne. Et Olivier Capitanio pourra compter sur l’appui d’autres élus comme Luc Carvounas, le maire (PS) d’Alfortville, qui constate que le projet « inquiète légitimement les Alfortvillais », et annonce que sa commune « se dit disponible pour travailler avec le Conseil départemental contre ce projet ». Car « à aucun moment de ce projet la Ville d’Alfortville n’a été informée ».
Et « alors que les villes d’Ivry et de Créteil accueillent d’ores et déjà des incinérateurs, le Val-de-Marne n’a pas vocation à devenir le “département incinérateur” de Paris et des Franciliens », juge également Luc Carvounas. « La concertation préalable qui sera menée dans les prochains mois nous verra donc nous mobiliser fortement pour défendre notre santé publique et environnementale », enfonce le maire d’Alfortville.
Et de rappeler « qu’il y a trente ans, un projet similaire avait été envisagé avant d’être abandonné – suite à une forte opposition des responsables politiques en charge à l’époque, et de tous bords, comme des populations – ce qui devrait appeler à la réflexion les initiateurs de cette nouvelle infrastructure ».
Ce que prévoit le projet
Le site de la Commission nationale du débat public (CNDP) donne des détails sur ce projet baptisé « Thermo-sur-Seine ». Projet qui comprend la création d’une centrale de production de chaleur sur le terrain de l’ancienne centrale thermique EDF (à l’arrêt depuis 2015), occupant 6,7 ha dans le quartier des Ardoines de Vitry. Cette centrale sera dotée de trois lignes de production de chaleur « à partir de combustion de bois ». Le projet prévoit aussi la création d’une plateforme de transfert route-fleuve à Ris-Orangis (Essonne) pour acheminer par voie fluviale les combustibles jusqu’à la nouvelle centrale de Vitry.
Son objectif ? Verdir le réseau de chaleur urbain de Paris qui alimente un quart des bâtiments de la capitale mais aussi 16 réseaux de chaleur du Val-de-Marne, des Hauts-de-Seine et de la Seine-Saint-Denis. Un réseau encore alimenté pour près de moitié par du gaz, même si « plus de la moitié de cette chaleur provient déjà d’énergies renouvelables et de récupération, notamment grâce aux usines de valorisation énergétique des déchets du Syctom [le syndicat mixte central de traitement des ordures ménagères] », précise la Ville de Paris. Les unités de valorisation d’Ivry-sur-Seine, Issy-les-Moulineaux et Saint-Ouen fournissent, à elles seules, 45% de la chaleur du réseau.
« La nouvelle infrastructure se connecterait directement au réseau chaleur existant pour alimenter le réseau de chauffage urbain existant en vapeur haute pression avec une nouvelle source d’énergie décarbonée, remplaçant le gaz fossile avec acheminement par voie d’eau pour limiter les émissions logistiques », résume le site de la CNDP qui précise que cet équipement desservirait le réseau de chaleur de Choisy-Vitry (SICUCV), « le plus important consommateur de cette chaleur «parisienne» ». Selon ses promoteurs, « sur le site de Vitry-sur-Seine, de 2027 à 2035, le projet permettrait, par rapport aux émissions des installations existantes gaz qui seront démantelées, de diviser par trois les émissions de poussières et de diviser par quatre les émissions de NOx (oxydes d’azote) ». Son coût est estimé à 1,2 milliard d’euros.
Ce projet a été approuvé par le Conseil de Paris, le 17 décembre, en marge du vote pour l’attribution du nouveau contrat de concession du réseau de chaleur urbain de la capitale. Un contrat qui, à compter du 1er janvier 2027 et pour une durée de 25 ans, confiera l’exploitation du réseau à un groupement composé de Dalkia (filiale d’EDF), Eiffage et RATP Solutions Ville. Lequel sera majoritaire (51%) au sein d’une société d’économie mixte à opération unique (SEMOP) créée spécialement pour la gestion de ce contrat, et détenue également par la Ville de Paris (34%) et la Caisse des Dépôts (15%). Le réseau de chaleur urbain est aujourd’hui exploité et jusqu’en 2027 par Engie.
(*) : « Avec 14% de toute la chaleur livrée par les réseaux français », le réseau de chaleur urbain de la capitale est « le plus grand réseau à l’échelle nationale et l’un des plus grands au monde », vante la Ville de Paris. Ce réseau alimente l’équivalent de 450 000 logements, soit près d’un million de personnes, via ses 530 km de canalisations souterraines.
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