À première vue, difficile d’imaginer l’œuvre sans Révolution française, cocardes et ombres de la guillotine. Et pourtant… Créé en 1957 d’après la pièce de Georges Bernanos, l’opéra est profondément marqué par la Terreur, un contexte souvent traité frontalement sur scène. Ici, la metteuse en scène fait un autre choix : celui d’un univers contemporain, épuré, presque familier. Un parti pris guidé par la volonté de rester fidèle à l’esprit du texte plutôt qu’à son imagerie.
© Caroline Doutre
Dans leur œuvre commune, Francis Poulenc et Georges Bernanos retracent, en tableaux et par ellipses, l’histoire vraie d’une communauté de religieuses de Compiègne guillotinées à Paris en 1794. Plutôt que de s’appuyer sur le spectaculaire, Tiphaine Raffier contourne les clichés pour en révéler les zones troubles. Sa mise en scène s’immisce dans la sphère de l’intime : au-delà du destin de religieuses, ce sont des figures menacées, fragiles, profondément humaines qui se dessinent. « Le livret de Bernanos est selon moi le pilier intouchable de l’œuvre : nous n’y avons apporté que des coupes minimes, limitées à certains interludes ajoutés par Poulenc après la création italienne de 1957. Nous les avons raccourcis afin de préserver le flux dramatique, sans altérer l’essence philosophique du texte », explique la metteuse en scène. Pour clarifier le fil historique, des mots projetés viennent ponctuer le spectacle et rétablir la chronologie des événements, sans alourdir la narration. Venue du théâtre, Tiphaine Raffier aborde l’opéra comme un prolongement naturel de son travail. « Pour moi, Dialogues de Carmélites c’est du théâtre à l’état pur : on accepte le code lyrique dès le départ, et cela libère l’énergie dramatique sans déroger au flux musical. Ici, le chant porte l’intimité des dialogues », confie-t-elle.
Au centre de l’histoire, Blanche de la Force, une jeune femme dominée par la peur qui traverse l’œuvre dans un mouvement fait d’hésitations et d’acceptation. « C’est ce parcours intérieur qui me sert de fil rouge », rappelle Tiphaine Raffier. Plus qu’un opéra sur la Révolution, Dialogues des Carmélites devient dans sa mise en scène un récit sur la peur et sur ce qui permet de la traverser. Sans chercher à imposer une lecture politique, la metteuse en scène préfère « laisser l’œuvre respirer » et en souligner la dimension spirituelle pour « explorer la grâce au milieu du chaos ».
Des rendez-vous pour prolonger l’expérience
Le public pourra prolonger la réflexion avec le film Thérèse (1986) d’Alain Cavalier – sur la vie de Sainte Thérèse de Lisieux – au Caméo, la lecture de La Dernière à l’échafaud de Gertrud von Le Fort, qui ont inspiré Bernanos ou la conférence Un procès sous la Terreur : la fin des Carmélites de Compiègne, animée par l’historien Patrice Gueniffey.
Dialogues des Carmélites, jusqu’au 31 janvier à l’Opéra national de Nancy-Lorraine.