Le trois-quarts aile franco-anglais de Pau a encore été appelé dans le groupe élargi du XV de France, fruit d’un parcours hors des sentiers battus, avec le rugby comme passion loin d’être exclusive. « AGN » dispose d’une riche palette personnelle.
Le privilège est pour l’instant réservé à deux hommes : Antoine Dupont et Jean-Pascal Barraque Mais finalement, Aaron Grandidier-Nkanang sera peut-être le troisième champion olympique à sept à porter aussi la tunique du XV de France. L’ailier de Pau vient de vivre son deuxième appel dans le groupe élargi des Bleus, ambassadeur du début de saison magnifique de la Section Paloise ; adepte aussi d’un nouveau profil de trois quart ailes « sauteurs » et « rabatteurs », en doublette avec son coéquipier sportif et artistique Grégoire Arfeuil (on y reviendra). En septembre dernier, lors d’une première rencontre, nous évoquions avec lui lses chances de découvrir la Champions Cup et de profiter des sélections probables de Théo Attissogbe. Il a depuis brisé ce plafond de verre. C’est d’autant plus fort qu’il n’est pas le produit d’une filière d’excellence, il s’est hissé jusqu’au plus haut niveau par des chemins de traverse, grâce à une vidéo autoproduite qui lui ouvrit les portes du CA Brive-Corrèze à 19 ans : le grand déclic de sa vie (largement décrite dans ces colonnes).
Une très légère inflexion de sa voix et quelques menues hésitations de vocabulaire révèlent le théâtre de son enfance, la grande banlieue de Londres à Bromley, où David Bowie passa aussi une partie de sa jeunesse, tout comme H.G. Wells, l’auteur de l’Homme Invisible. On y trouve aussi la St Olave’s Grammar School. « J’ai découvert le ballon ovale par le biais de ma scolarité. Je ne viens pas du tout d’une famille de rugbymen, mon père ne connaissait pas ce sport. Ma mère si, mais vite fait. Mais on ne regardait pas les matchs à la maison. J’ai commencé à onze ans parce que c’était le seul le vrai sport collectif que l’on pouvait pratiquer là-bas. Mais attention, ce n’était pas une grande école de rugby comme on peut en trouver en Angleterre, style Hartpury, Sedbergh, Millfield par exemple. Mon collège ne visait pas l’excellence a priori, il jouait à sa petite échelle contre les autres écoles du coin. Il privilégiait surtout les études académiques. »
Ignoré par les clubs anglais
Né en 2000 dans une famille sans lien avec le ballon ovale, Aaron entendait surtout parler de football : « Mais le rugby existait quand même, via divers événements, et je me souviens très bien d’avoir vu Jonny Wilkinson recevoir le prix de sportif de l’année de la BBC. Ça m’avait marqué. Mais je n’allais pas voir les matchs. Le premier match auquel j’ai assisté, c’était lors d’un déplacement de mon école, nous étions allés voir un match Gloucester-Exeter. Et pour mes 18 ans, mon père m’avait offert une place pour la finale du championnat à Twickenham. »

Top 14 – Aaron Grandidier a fait ses armes à sept avec le CA Brive en 2020.
Sandra Ruhaut / Icon Sport
Aaron Grandidier sentait forcément des qualités de vitesse et d’adresse en lui mais le sas entre les compétitions scolaires et les académies professionnelles n’était pas facile à franchir. « Disons que c’était à la fois très proche et très loin. Je sentais que pour moi c’était peut-être possible, mais personne ne me connaissait. Les meilleurs de ma région pouvaient tomber dans les bras des Saracens. Un de leurs émissaires est venu voir un match de mon école mais ça n’a rien donné. Mais chaque année, les écoles nominent deux ou trois joueurs pour participer à des sélections de niveau disons départemental ou régional. Les meilleurs de ces rassemblements étaient alors recrutés par les clubs professionnels. J’ai fait toutes les sélections que j’ai pu mais sans être repéré… ». Aaron est donc resté sous les radars des clubs de Premiership, se contentant de sélections mineures comme celle des moins de 18 ans universitaire. Il fit aussi partie d’un groupe élargi de septistes anglais, venus donner la réplique à Marcoussis à l’équipe de France Développement à Sept. Déclic avant le déclic, les techniciens français se rendirent compte qu’il pratiquait la langue de Molière. « J’ai quand même joué dans un club du niveau du National en France, les Old Elthanians. Ils m’avaient offert une bourse complète pour l’université de Saint-Mary’s à Twickenham dont je défendais aussi les couleurs ».
Un club amateur lui trouve une bourse à l’université
À ce moment-là, Aaron étudiait le marketing, la communication et le graphisme. « Mais ce n’était pas ce que je voulais faire, je voulais devenir designer pour créer des objets, des meubles ou des voitures. J’aimais le dessin. Au bac, mes trois matières étaient la technologie, l’art et les mathématiques ». Il était parti pour une bonne carrière d’amateur éclairé, mais il avait une corde à son arc, un lien avec un autre pays, la France patrie de sa maman. « Nous allions deux fois par an à La Roche sur Yon en Vendée, ou vivait ma grand-mère. Et ma maman a toujours eu la fierté de son pays, elle m’a toujours parlé en français à la maison ». Sans ça, il n’aurait peut-être pas eu envie de basculer vers l’Hexagone, ce pays où il avait déjà ses repères.
A la différence d’autres joueurs programmés depuis l’enfance pour le très haut niveau, une conversation avec Aaron vous amène vers des rivages inusités. « J’ai beaucoup aimé le dessin, mais je pratique moins en ce moment. J’ai moins le temps. Mais je faisais des trucs plutôt architecturaux, des monuments des églises avec beaucoup de détails. Mes trois passions en ce moment, c’est le rugby, le golf et la musique ». Il forme d’ailleurs une vraie doublette avec Grégoire Arfeuil, ailier sauteur-rabatteur mais aussi musicien accompli (lire M.O. du 29 décembre). « Oui, j’adore la musique, ce fut une grosse partie de mon enfance. Il y avait beaucoup d’instruments à la maison, mais je n’ai jamais fait d’études musicales. Je suis autodidacte. Plus tard, j’ai commencé à mixer. Ça m’a permis de gagner un peu d’argent et de penser à autre chose qu’au rugby. J’ai une culture musicale assez large. En ce moment, je suis plutôt axé sur la house, le rap et l’afro. Mais j’écoute de tout. Avant les matchs, c’est plutôt de la musique classique. J’ai joué de la batterie, de la guitare et du piano ; Je n’ai pas participé au groupe avec chant de Grégoire, mais il nous est arrivé de louer une salle et d’interpréter des morceaux tous ensemble sous nos divers instruments. (NDLR : à Pau, Emilien Gailleton et Clément Mondinat pratiquent aussi la musique) ».

XV de France – Aaron Grandidier veit maintenant se frayer une place avec les Bleus.
Icon Sport – Sandra Ruhaut
Comme Grégoire Arfeuil, Aaron ne craint pas la dispersion. Le mot « professionnalisme » n’est pas vécu par ces deux hommes comme une bride à tous leurs dérivatifs : « C’est mon caractère. Quand quelque-chose m’intéresse, je m’y consacre à fond. Mais le fait d’être attiré, même fortement, par autre chose ne retire rien à ma passion pour le rugby. Le rugby, c’est mon métier, mon gagne-pain, mon rêve d’enfance ». Mais pas son seul sport puisqu’il cite spontanément le golf comme marotte, découverte à Brive. « Oui, j’adore, je deviens de plus en plus accro. J’ai un handicap de 11, 6. Mais je suis dégoûté, je ne suis pas passé sous les 10 avant la fin 2015, mais ce n’est que partie remise ». C’est sans doute ce qu’il s’est dit après sa première convocation chez les Bleus en automne, il y est de retour en hiver et peut-être qu’au printemps ou en été, il aura franchi le sas qui sépare la médaille d’or des Septistes de l’Olympe des quinzistes.