Les Petits Frères des Pauvres ont recensé 56 cas de morts solitaires médiatisées en 2024 et 2025, dont dix en Occitanie. Parmi elles, celle de Reinhard, 75 ans, dont le corps a été retrouvé à l’état de momie dans un petit appartement de Plan Cabanes, le 4 juillet 2025. Ce décompte des morts solitaires est « sous-évalué », selon l’association qui veut créer un observatoire dédié et éveiller les consciences.
Reinhard avait 75 ans quand son corps sans vie a été retrouvé par les pompiers de Montpellier le 4 juillet 2025. Son décès a fait l’objet de quelques lignes dans les médias régionaux, dont Midi Libre. Et pour cause, le malheureux gisait sur son lit à l’état de momie, dans son petit appartement de Plan Cabanes jonché de déchets. Un nouveau drame de la solitude résumé, hélas comme chaque fois, comme un banal fait divers.
Alors, pour en faire un fait de société et alerter sur les phénomènes de morts solitaires – 56 cas relevés dans la presse quotidienne régionale en deux ans, dont dix en Occitanie –, Les Petits Frères des Pauvres ont voulu sortir Reinhard de l’anonymat dans laquelle il a fini sa vie. Jean-Baptiste Moutter, journaliste indépendant, a remonté pour l’association la trace de cet Allemand, dont l’un des seuls éléments conservés sur son acte de décès était sa description : « Individu de sexe masculin, adulte, de taille moyenne, à la corpulence moyenne, cheveux gris bouclés coupés court, une barbe et une moustache grises. Couleur des yeux non définissable. »
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Jean-Baptiste Moutter a d’abord retrouvé les deux pompiers qui sont intervenus ce jour-là. Ils lui ont raconté la porte obstruée par des déchets qu’il a fallu forcer et les traces de moisissures : Reinhard souffrait du syndrome de Diogène qui pousse à accumuler des objets et à négliger son logement – un autre symptôme de la solitude. Selon eux, l’homme était « mort depuis plusieurs mois, au vu de l’état du corps ». Ils ont dit être confrontés à ce genre de situation « au moins une fois chacun par an ».
Dix cas au moins en Occitanie en deux ans
La longue liste des morts solitaires relevées par les Petits Frères des Pauvres dans les journaux ces deux dernières années fait froid dans le dos. L’Occitanie semble particulièrement concernée, avec dix décès sur 56. La dernière en date : une femme de 69 ans retrouvée morte dans son appartement de Nîmes en décembre, « au moins quatre mois après son décès ». Un mois plus tôt, c’est un sexagénaire alésien qui avait été découvert plusieurs semaines après sa mort. L’association cite encore des cas à Montpellier, Bernis, Castres ou Bagnols-sur-Cèze. Ce dernier, un homme de 72 ans, était éteint « depuis six mois ».
Le journaliste a ensuite rencontré la propriétaire du logement de l’Allemand. Elle le lui louait depuis vingt-cinq ans, l’a toujours connu « sans profession ». Elle l’avait vu pour la dernière fois un an plus tôt, à l’été 2024, parce qu’il n’avait pas renouvelé son dossier auprès de la caisse d’allocations familiales qui prenait en charge le loyer. « Il n’avait plus aucune hygiène et se laissait complètement aller », a-t-elle témoigné, bouleversée.
Reinhard ne souhaitait pas être aidé
La propriétaire dit avoir fait appel à une assistante sociale, mais Reinhard, « qui s’alimentait peu et buvait beaucoup », ne souhaitait pas être aidé. Celle-ci a donc saisi le juge des contentieux de la protection, mais le temps de la procédure – et de la chaîne de solidarité – étant toujours long, lorsque la déléguée à la protection au sein de l’association tutélaire de gestion (ATG) s’est rendue sur place, il était déjà trop tard. « Je n’ai trouvé aucune trace. Le kebab du coin m’a dit que cela faisait deux mois qu’il ne l’avait pas vu ». Elle a alors alerté les pompiers. Avec la suite funeste que l’on sait.
Elle pourra tout de même témoigner d’un isolement manifeste. Reinhard, divorcé, vivait loin de tout cercle familial ou amical. Il était déconnecté, n’avait ni téléphone, ni ordinateur, préférait lire. Le Covid-19 l’aurait plongé dans une situation de détresse, « alors qu’il sortait et faisait beaucoup de vélo » jusque-là. Les voisins aussi ont décrit un homme très – trop – discret. Selon le gérant du kébab, il venait parfois manger des frites. « Il ne disait pas plus que bonjour. Ne plus le voir m’inquiétait, mais je ne trouvais pas cela anormal vu son caractère », complétera-t-il auprès de Jean-Baptiste Moutter. Sa voisine du deuxième étage l’avait vu « seulement trois ou quatre fois ». Dans le quartier, personne ne se souvient de lui, pas même les commerçants. Invisible, il l’était aussi aux yeux du CCAS, malgré le dispositif Quartiers solidaires pour les aînés déployé en 2023, après le Covid-19, et qui a permis d’inscrire 800 seniors au registre des personnes vulnérables.
“MS 15-08”
La municipalité a tout de même pris en charge les obsèques de l’Allemand, qui repose désormais dans l’un des 900 emplacements dits de “terrain commun” au cimetière Saint-Lazare et mis à disposition gratuitement pendant cinq ans. Entre 50 et 60 personnes y sont inhumées chaque année. Auprès des Petits Frères des Pauvres, le directeur des services funéraires a raconté que ses équipes prennent chaque fois le temps de se recueillir et dire un mot pour ces défunts qui s’en vont seuls.
Il reste toutefois aujourd’hui difficile d’honorer la mémoire de Reinhard. Seul le nom de l’emplacement apparaît sur sa pierre tombale : « MS 15-08 ». Invisible dans la vie, invisible dans la mort aussi. Un terrible destin contre lequel veulent lutter les Petits Frères des Pauvres.
L’enjeu : « Mesurer et éveiller les consciences »
Isabelle Sénécal, responsable du pôle « Plaidoyer », des Petits Frères des Pauvres, en convient : leur état des lieux des morts solitaires, dressé sur la base d’articles de presse, reste imparfait. 56 cas en deux ans, ce serait « sous-évalué ». L’association, dont l’objectif premier est de lutter contre l’isolement des aînés, lance donc un comité scientifique qui va œuvrer d’abord à apporter une définition institutionnelle à la mort solitaire – « qui désigne pour nous les décès survenus chez soi, sans que personne ne s’aperçoive dans la semaine de la disparition de la personne »-, puis à construire un observatoire, permettant d’avoir « des statistiques officielles ». Il n’y a en effet aujourd’hui aucune procédure permettant de mesurer l’ampleur du problème. Or, l’association rappelle que 750 000 personnes en France vivent en situation de mort sociale, c’est-à-dire coupées de tout cercle, chiffre en constante hausse. En Occitanie, 3 % des plus de 60 ans sont concernés.
Avec cette annonce, Les Petits Frères des Pauvres veulent aussi alerter les consciences. Des institutions comme des citoyens. « Il faut être vigilant à certains signes : des volets qui restent fermés, une boîte aux lettres qui déborde », décrit Isabelle Sénécal. Selon leurs premières observations, cela arrive surtout en milieu urbain et sur des personnes âgées de moins de 80 ans.