Cliché de Martin Parr pris à Benidorm, en Espagne en 1997.

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Cliché de Martin Parr pris à Benidorm, en Espagne en 1997.

Le flash, seulement en intérieur ? Pour Martin Parr, certainement pas. Ce vendredi 30 janvier, le Jeu de Paume à Paris met les pleins phares sur l’œuvre du photographe de légende, à l’occasion de l’ouverture d’une grande rétrospective, la première depuis la disparition soudaine du Britannique à l’âge de 73 ans en décembre dernier.

Pas de cartes postales, ni d’autoportraits kitsch, deux des multiples séries de cet amoureux de la couleur. Baptisée Global Warning (en français, « Alerte générale »), l’exposition élaborée par ses soins avant de nous quitter propose un retour en arrière sur sa carrière, non sans lien avec le réchauffement climatique, des années 80 à nos jours.

180 œuvres, cinq thèmes : loisirs, consumérisme, tourisme, animaux et technologie. Le tout, à la sauce « Parr », c’est-à-dire saupoudrée de son objectif pince sans rire, ironique, doux-amer et critique, mais sans jamais sombrer dans le moralisme, ni le jugement.

Prenez les grandes surfaces, son terrain de prédilection. « Je n’ai jamais voulu photographier de scène de guerre. Je suis allé au supermarché du coin parce qu’à mes yeux le front était là », raconte-t-il en légende d’un cliché pris à Dublin, en 1986. Sur celui-ci : un chariot plein « comme un œuf », au-dessus duquel est planté un bébé, tel un article.

Du goût pour le luxe chez les privilégiés à celui pour les armes, en passant par les souvenirs inutiles d’une vente de charité, d’une poupée Trump ou des mugs ringards d’une marche des fiertés de Brighton… Parmi les premiers à s’être intéressé à la consommation de masse dans son domaine, Martin Parr n’a rien omis du sujet, ni personne.

Machu Picchu, Bali, Capri…

Fidèle observateur du quotidien des classes moyennes, il a su saisir tout le cynisme du capitalisme, à l’œuvre notamment dans la surfréquentation des lieux touristiques. Il est question du Machu Picchu au Pérou, dont l’économie repose à 70 % du tourisme, selon lui. Mais aussi de funérailles locales à Bali envahies de curieux.

« Voilà le parfait exemple du tourisme qui verse légèrement dans le mauvais goût : quinze personnes, dont moi, ont rappliqué pour assister aux funérailles de quelqu’un et ont pris des photos du cercueil, confiait-il à ce sujet dans un livre chez Michel Lafon, en 2025. Le tourisme l’emporte sur le rite. Le rite même est monétisé. »

Grotte bleue, à Capri en Italie, en 2014.

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Grotte bleue, à Capri en Italie, en 2014.

Col du Kleine Scheidegg, en Suisse, en 1994.

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Col du Kleine Scheidegg, en Suisse, en 1994.

Chez lui, les plages de sable sont surpeuplées. Les plus belles baignades, comme à l’entrée de Capri, inondées de monde. Loin du fantasme, ambiance chaotique et anxiogène garantie. Et pourtant, impossible de tourner la tête sans voir quelqu’un prendre un selfie, cœur de la réflexion du photographe sur nos addictions technologiques.

Les perches – un temps omniprésentes, avant d’être rangées au fond du sac presque aussi vite – ont voix au chapitre dans une formidable série de photos. Comme à Goa, où sur une plage de l’État indien Martin Parr dit avoir repéré des vendeurs déambuler pour en proposer aux baigneurs, au même titre que des ananas ou des massages.

Martin Parr s’interroge

Devant un monument, les pieds dans l’eau qui monte à Venise, en couple ou tout seul… « L’industrie du tourisme, la plus importante au monde, dicte à présent que la première exigence de tout voyage est de prouver que l’on y était avec l’indispensable photo », semble déplorer le photographe sur son blog, en 2015.

Avant d’ajouter : « Autrefois, il fallait demander à un touriste de passage de prendre ladite photo mais, grâce à la perche à selfie, cette époque est révolue et nous sommes maintenant parfaitement autonomes. »

Mona Lisa au Louvre, à Paris, en 2012.

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Mona Lisa au Louvre, à Paris, en 2012.

C’était mieux avant ? Non. Loin de toute idéologie conservatrice, Martin Parr parle, ici, du rapport nouveau de l’humain à la machine, fil rouge dans son travail alimenté au fil des décennies par l’arrivée de nouvelles obsessions, comme la voiture dans les années 70 et 80, puis le téléphone portable.

Comment ces objets transforment-ils nos comportements ? Comment modifient-ils nos gestes, et notre rapport au monde ou au temps ? Pas qu’un simple observateur, il s’interroge avec malice : notre besoin de documentation photographique n’a-t-il pas dépassé le simple plaisir d’observation ? Face à la flopée permanente d’appareils braqués sur elle, la Joconde peut témoigner.