En juillet 2017, deux mois et demi après l’élection d’Emmanuel Macron, vous avez démissionné avec fracas de vos fonctions de chef d’état-major des armées. Or, c’est ce président qui a augmenté le budget de la Défense. Neuf ans plus tard, comment vous analysez-vous votre départ ?

Ce qui prime pour moi, c’est la France. Ce n’est pas une formule. Je me réjouis de l’effort de défense décidé par le président de la République. Peut-être y ai-je modestement contribué avec ma démission qui a été un électrochoc.

Le budget des armées devrait atteindre 64 milliards d’euros par an en 2027. C’est à la hauteur des enjeux ?

Avec un État fortement endetté, j’ai des doutes. Et ce d’autant plus que le budget 2026 n’est toujours pas voté. Ça veut dire que les sept milliards d’euros supplémentaires prévus cette année ne seront pas engagés en totalité. Nous n’atteindrons pas l’objectif qui était un objectif minimal. Or, maintenant, il faut passer à la vitesse supérieure.

« Nous n’avons pas fondamentalement augmenté le format des forces »

Le dernier livre du général Pierre de Villiers a été publié chez Fayard.

Le dernier livre du général Pierre de Villiers a été publié chez Fayard.

Pourtant depuis neuf ans, les crédits n’ont cessé d’augmenter

On a fait des choses : espace, cyber, guerre informationnelle, fonds marins. Mais nous n’avons pas augmenté le format des forces pour passer d’une armée d’opérations de guerre, ce que nous faisons depuis la chute du mur de Berlin, à une armée capable de faire la guerre. On a toujours 200 chars Leclerc, pas un de plus. On a toujours 15 frégates de premier rang, pas une de plus. On a toujours 200 avions de combat, pas un de plus. Pour faire la guerre, il faut des stocks et renforcer la capacité à durer, ce qui signifie des effectifs supplémentaires, de la logistique, des pièces de rechange… On s’est contenté de boucher des lacunes capacitaires.

Guerre en Ukraine, Iran, Israël, Syrie… Quelle est votre lecture de l’époque ?

On voit bien monter les États puissances qui cherchent à regagner leur influence perdue : la Chine, la Russie, la Turquie, l’Inde, l’Iran, les États-Unis. Sachant que le terrorisme islamiste radical ne s’arrêtera pas non plus. La force du droit a été remplacée par le droit de la force. Le meilleur moyen d’éviter l’horreur de la guerre, c’est de réarmer massivement. Et je ne suis pas sûr que nos dirigeants politiques actuels et futurs en soient conscients. C’est la raison de ce livre.

Vous écrivez craindre que « le sens de l’Histoire » n’aille « vers la guerre »…

Pendant des années, on m’a opposé « des lignes Maginot ». Quand j’alertais sur la montée des menaces, on me répondait : « Mon général, nous avons la dissuasion nucléaire. » Sauf qu’elle ne fonctionne que si elle est accompagnée de forces conventionnelles crédibles du même niveau. On me disait : « Nous ne serons pas seuls. Nous aurons des alliés. » Demandez à l’Ukraine… C’est d’abord l’État qui est responsable de la protection de son territoire et de sa population. J’ai aussi entendu : « Nous aurons le temps, on ne va pas se faire envahir du jour au lendemain… » Regardez dans quelle situation nous sommes. Remonter un outil industriel de défense et des capacités, c’est dix ans. Pour moi, le bon horizon, c’est 2035, en espérant qu’il ne soit pas trop tard.

« Je suis préoccupé par le manque d’unité nationale »

Partagez-vous l’inquiétude du général Mandon, le chef d’état-major des armées qui estime qu’il faut se préparer à « un choc d’ici trois quatre ans » avec la Russie ?

J’ai une approche plus large dans mon livre. Mais sur le plan global, je suis préoccupé comme lui par le manque d’unité nationale. Que feraient les Français s’ils étaient confrontés à une guerre comme en Ukraine. Cette situation, il faut l’envisager. On me dit : « C’est impossible. » Mais, il y a encore quelques mois, on me disait : « Les Américains ne nous abandonneront jamais. » Il faut penser l’impensable.

Emmanuel Macron a lancé un service national volontaire. Vous approuvez ?