De plus en plus d’étudiants et de médecins ont recours à l’intelligence artificielle pour gagner du temps sur des tâches chronophages, de la rédaction de comptes rendus à l’aide au diagnostic. Longtemps taboue en France, l’IA médicale s’impose sous la pression du manque de personnel et du sous-financement du système de santé.

Rien n’échappe à la grande révolution de l’intelligence artificielle, pas même la médecine. À la sortie d’une université d’Ile-de-France, BFM Tech a rencontré plusieurs étudiants pour échanger sur ce sujet encore parfois perçu comme tabou dans le monde universitaire et médical français. Aurait-on imaginé, il y a seulement cinq ans, confier des comptes rendus de consultation, des rapports médicaux, voire parfois des éléments de diagnostic à des chatbots, comme le célèbre ChatGPT d’OpenAI, un outil avec lequel on discute aussi bien du beau temps, de cuisine que de sport? Pourtant, l’intelligence artificielle s’invite désormais de manière très concrète dans le quotidien des futurs praticiens.

Pour Simon*, étudiant en 5e année, né au début des années 2000 et déjà fort de plusieurs stages hospitaliers, l’intelligence artificielle fait désormais partie intégrante de ses pratiques. Il raconte une situation vécue lors d’une garde de nuit dans un service d’urgences de la région parisienne.

“J’étais de garde et nous nous sommes retrouvés avec un autre interne, seuls face à un cas assez compliqué. Le patient ne parlait pas français et souffrait visiblement de problèmes cardiaques. “C’était très compliqué pour nous“, raconte le jeune homme. Il ajoute: “Mon camarade et moi-même avions deux diagnostics différents, et en attendant qu’un supérieur revienne, l’état du patient continuait à se dégrader. Nous avons dû faire appel à ChatGPT pour trancher.”

Avec le recul, Simon reconnaît le caractère discutable de cette situation. “C’est une décision un peu idiote. Quand on y repense avec du recul… Mais le robot, explique-t-il en souriant, a finalement plutôt bien tranché puisque nous avons réussi à sauver le patient, qui a ensuite été pris en charge par des médecins beaucoup plus expérimentés.”

Au-delà de cet épisode marquant, l’étudiant souligne aussi l’apport très concret des outils d’IA dans la communication avec des patients non francophones, notamment grâce aux versions premium permettant une traduction instantanée. Lors de stages en médecine générale ou aux urgences, il a pu dialoguer avec des patients en l’absence d’interprète.

“On a jamais trop le temps avec nos patients”

“C’est beaucoup plus simple. Et contrairement à d’anciennes versions de traduction qu’on pouvait utiliser au collège ou au lycée comme Reverso ou Google Traduction, ChatGPT, Gemini et tous les autres, eux, connaissent le vocabulaire médical par cœur. J’imagine qu’ils ingurgitent des tonnes et des tonnes de données et que ça leur permet de traduire instantanément un terme spécifique dans une autre langue, que ce soit l’anglais, l’espagnol, ou l’arabe, en français, avec le terme exact”.

Si Simon ne considère pas l’IA comme un sujet tabou, l’une de ses camarades Juliette*, qui préfère rester anonyme, adopte une approche plus nuancée. Elle confirme néanmoins un usage massif chez les étudiants.

“Bien sûr que beaucoup d’étudiants, voire une majorité, utilisent l’IA pour les cours. Vous savez, en médecine, tout est très réglementé, on doit tout noter, les rapports, les retranscrire et avec l’IA, c’est beaucoup plus simple à dicter, sans forcément faire de fautes d’orthographe sur des termes très précis”.

Elle évoque également une expérience professionnelle étonnante. Lors d’un stage, un chirurgien orthopédique avait conçu, à l’aide d’un chatbot, une consultation standardisée intégrant identité, mensurations et antécédents médicaux, permettant de diviser par deux le temps de prise de notes par rapport à une saisie classique.

Pour autant, l’intégration de ces outils reste encore très inégale au sein des établissements de santé. Simon souligne que l’adoption dépend largement des initiatives individuelles. “Que si certains chefs, prennent des outils perso, entre guillemets, il ne sait pas encore et ne sait pas quand les hôpitaux, eux, commenceront à acquérir des solutions plus globales”.

Mais pour lui, le bénéfice est évident: “En première, en deuxième année ou alors en internat, en externat, l’intelligence artificielle, si elle est bien utilisée, nous fait gagner beaucoup de temps”.

Reste une question centrale. Si l’IA commence à s’imposer chez les étudiants, qu’en est-il réellement dans les hôpitaux, les cliniques et les cabinets de ville? En 2025, une dizaine d’études ont déjà été publiées sur le sujet, dont certaines que nous avons pu consulter. Elles témoignent d’une transformation encore progressive, mais bien engagée, du paysage médical.

Une adoption qui s’accélère, mais des réticences

L’IA n’est plus seulement réservée à des laboratoires ou à des centres d’études confidentielles, elle s’installe progressivement sur le terrain, même si son adoption reste inégale.

Selon le Baromètre Ifop (octobre 2025), 45 % des agents hospitaliers déclarent qu’aucun usage de l’IA n’a encore été mis en place dans leur établissement. Parmi les applications les plus répandues, l’analyse d’imagerie médicale (29 %) et la rédaction de comptes rendus (23 %) dominent, un constat confirmé par l’étude EC/SANTE (2025). Trois hôpitaux sur quatre estiment que l’IA permet de rationaliser les tâches administratives.

Parallèlement, l’IA générative se diffuse largement, par des usages non encadrés: 32 % des agents hospitaliers utilisent des outils personnels, contre seulement 12 % disposant de solutions fournies par leur institution. Sur le plan clinique, des résultats concrets émergent déjà. Une étude menée par l’Hôpital Saint-Joseph de Marseille met en avant des avancées dans le diagnostic précoce des rétinopathies et la découverte de nouveaux médicaments.

L’IA ouvre également la voie à une médecine plus personnalisée, comme le montre l’exemple des pompes à insuline intelligentes pour les patients diabétiques: en analysant en temps réel de vastes volumes de données, ces dispositifs permettent une administration d’insuline particulièrement fine, ajustée en continu aux besoins de chaque patient.

Pour Samiya Abi Jaoude, neurochirurgienne à l’Hôpital Fondation Rothschild, l’arrivée plus massive de l’intelligence artificielle est également saluée. “Pour le monde médical, on est encore en phase de test… La plupart des collègues sont partants pour avoir des solutions qui nous permettent de gagner du temps sur notre journée. Après, il y en aura toujours qui ont des réticences, parce qu’ils aiment le style traditionnel… donc ça demande évidemment une adaptation presque culturelle”, nous explique-t-elle.

Formée à l’Université Saint-Esprit de Kaslik au Liban, elle a été la première femme neurochirurgienne du pays. Passée par les Hôpitaux Sainte-Anne et par la Pitié-Salpêtrière, elle analyse aussi que “Le personnel médical a tendance à être trop attaché à certains dogmes et à ses certitudes. C’est très particulier… Même pour un compte rendu, c’est comme ça qu’il faut faire et pas autrement. Et on y est attaché depuis 50 ans de façon, quasiment traditionnelle”

Générer des comptes rendus “chronophages”

Toutefois malgré la réticence de certains soignants, l’intelligence artificielle s’est d’ores et déjà immiscée bien plus profondément dans le quotidien des soignants… et de leurs “chronophages” récapitulatifs. Les témoignages des étudiants que nous avons interrogés sont clairs: la “paperasse”, les comptes rendus et les rapports absorbent un temps considérable. Or, à l’hôpital, le temps n’est pas seulement de l’argent… c’est avant tout une ressource vitale. Et les plus âgés, déjà en poste, ne les contrediront pas.

“La création des comptes rendus, c’est clairement ce qui nous prend le plus de temps dans une journée. Avec l’IA, je peux terminer la consultation et avoir un compte rendu structuré immédiatement, sans me dire que je vais devoir y revenir le soir ou le lendemain. Ça change complètement l’organisation de la journée”, décrit un interne en poste dans un hôpital parisien.

Et comme souvent, à chaque problème… un marché émerge. Des solutions se développent donc rapidement, à l’image de celle proposée par Tandem Health, déployée progressivement à travers la France et déjà présente dans vingt-huit services rien qu’au sein de l’Hôpital Foch. “L’intelligence artificielle redéfinit profondément la pratique médicale et la relation soignant-patient. Face à ces transformations, l’Hôpital Foch a fait le choix d’une IA maîtrisée et responsable”, note Alexandre Drezet, Directeur de l’innovation de l’Hôpital Foch.

Déjà utilisée lors de près “d’un millier de consultations”, la solution française montre de véritables bénéfices pour les soignants. “Je ne tape plus mes comptes rendus en direct pendant la consultation. Il y a moins d’interruptions, plus de contact visuel et une meilleure continuité dans le dialogue avec le patient. Je gagne plusieurs minutes par rendez-vous, ce qui allège considérablement mes journées et me permet de me recentrer sur le soin. De plus, la reconnaissance des termes médicaux est bien supérieure à celle d’une dictée vocale traditionnelle”, explique le Docteur Adrien Vidart, urologue à l’Hôpital Foch.

Pour Samiya Abi Jaoude, “le jour de la consultation, ça me permet de dégager quelques minutes par patient, ce qui me permet aussi de prendre une petite demi-heure de pause à midi, ce qui, je pense, est très important pour que je puisse respirer au milieu d’une consultation de 30 malades…” Mais “Dégager assez de temps pour tenir 2 heures de plus par jour, on n’y est pas encore”, commente-t-elle.

Elle reconnaît d’autres bénéfices certains: “Pendant la consultation, je ne parle pas avec le patient en face à face, je suis en face de mon écran… avec l’IA qui gère le compte rendu, je peux avoir une discussion normale avec le patient, et à la fin, je demande à Tandem (assistant médical IA leader en Europe, NDLR) de créer un fichier structuré que je fais copier-coller pour l’envoyer directement au patient ou à mes collègues.”

“Ce que je faisais avant, c’était dicter, taper… mais ça prenait un temps fou, et je voulais que tout soit fait en fin de journée, pas laissé pour le lendemain. L’IA me permet de finir la consultation et d’envoyer le compte-rendu tout de suite”, ajoute-t-elle.

Une “robotisation” par manque de personnels?

Simon*, notre étudiant en médecine, lui s’inquiète un peu de la “robotisation” de son travail. “Si on commence comme ça, où est-ce que l’on s’arrête?” Si de nombreux médecins se tournent aujourd’hui vers l’intelligence artificielle, ce n’est pas par fascination technologique, mais par manque de temps.

Entre la pression des consultations, l’explosion des tâches administratives et la pénurie de personnel, l’IA apparaît souvent comme une béquille, capable de soulager des journées devenues intenables. Rédaction automatique de comptes rendus, aide à la décision, synthèse de dossiers: ces outils répondent avant tout à une urgence.

Ce recours pragmatique met en lumière, en creux, les failles profondes du système hospitalier français. L’IA ne comble pas un vide, elle révèle une surcharge chronique, une bureaucratisation excessive et un manque de moyens humains.

Cette tension est exacerbée par la saturation hivernale et des difficultés d’accès aux soins, particulièrement visibles lors de l’épidémie de grippe fin 2025. Santé publique France a enregistré 18.552 passages aux urgences pour grippe en une semaine de décembre 2025, avec 3.606 hospitalisations, dont beaucoup chez les enfants et seniors, tandis que 40% des Français rapportent des difficultés d’accès aux soins.

A titre d’illustration, l’AP-HP a perdu 2.200 infirmiers entre 2019 et 2023 (-12% des effectifs), limitant la réouverture de lits malgré des plans pour 880 équivalents temps plein supplémentaires en 2026.

En s’imposant comme solution par défaut, l’intelligence artificielle interroge le modèle même de l’hôpital. Faut-il innover pour mieux soigner, ou pour compenser un système à bout de souffle? Pour tous les soignants, et même pour les entreprises qui proposent des solutions de simplifications médicales avec l’IA, le constat reste le même. Derrière la promesse technologique, c’est bien la question des conditions de travail et du temps médical qui demeure centrale. Et par ricochet celle de la qualité des soins et, plus loin encore, en tant que société, celle de notre vision du bien commun qu’est la santé de tous.