24/01/2026. New Delhi, Inde. Le ministre indien des Affaires étrangères Jaishankar rencontre la présidente de la Commission européenne von der Leyen et le président du Conseil européen Costa à la veille de la fête nationale. Photo : Dati Bendo / Service audiovisuel de la Commission européenne.

Au moment où ces lignes sont écrites, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du conseil européen Antonio Costa assistent au Jour de la République, une parade annuelle en Inde qui est normalement réservée aux chefs d’États sur invitation du gouvernement. C’est un événement historique majeur et un signe d’une relation étroite en formation entre Bruxelles et New Delhi, marquant un moment historique dans les relations UE-Inde.

Cette année avait mal commencé à la fois pour l’UE et pour l’Inde, en particulier sur le prisme géopolitique. Alors que l’UE a une guerre en cours à ses frontières orientales entre l’Ukraine et la Russie, l’Inde se remet d’une victoire pyrrhique sur le Pakistan – qui a formé une alliance renforcée avec l’allié proche des Etats-Unis qu’est l’Arabie Saoudite. Un défi grandissant et partagé est aussi apparu : la politique extérieure de plus en plus erratique du président Trump. Est-ce que cela pourrait être la solution aux nombreux problèmes auxquels sont confrontés les deux parties ?

Le « plus grand accord jamais conclu »

Le Président Trump a imposé des droits de douane de 50% sur les biens indiens l’an dernier en raison des importations de pétrole russe de New Delhi et leur implication étroite dans les BRICS. Désormais, Trump fait planer la menace de droits de douane supplémentaires sur l’Inde afin d’imposer la vision géopolitique de Washington à New Delhi. Lors du Forum économique de Davos, Trump a affirmé avoir la parole du président Modi qu’un accord était à l’ordre du jour – une affirmation rapidement démentie par le gouvernement indien.

L’UE pensait que la tempête provoquée par le président Trump s’était calmée au moins d’après lui avec « le plus grand accord jamais conclu » qui imposait 15% de droits de douanes sur les produits issus de l’UE et exigeait que l’UE investisse plus d’1250 milliard de dollars aux Etats-Unis. Mais c’était sous-estimer l’imprévisibilité du Président Trump. Après avoir enlevé le président vénézuélien Nicolas Maduro, il s’est tourné vers le Groënland et avec le Groënland sur l’UE.

Même si le président Trump a l’air d’avoir reculé à la suite de la large condamnation de ses menaces renouvelées d’annexer le Groënland, un territoire du Danemark, la crise est loin d’être terminée et l’existence de l’OTAN ainsi que des relations transatlantiques est de plus en plus remise en question. Le président français Emmanuel Macron a résumé les pensées de la plupart des Européens lorsqu’il a dit à Davos que les Etats-Unis « ont ouvertement pour but d’affaiblir et de subordonner l’Europe » en menaçant sa souveraineté territoriale. Le « plus grand accord jamais conclu » est désormais gelé.

Bruxelles et New Delhi sont tous deux en train de chercher ailleurs des partenariats forts et plus résistants que ceux existants avec les Etats-Unis. Dépassant le clivage traditionnel Occident/Orient, les deux partis ont envoyé des signaux de rapprochement. Avec des discours exprimant de la sympathie et des visites à New Delhi du chancelier allemand Friedrich Merz, du président Emmanuel Macron et les désormais présidents Ursula von der Leyen et Antonio Costa ainsi qu’une visite réciproque à Paris et prochainement une visite à Rome pour rencontrer la première ministre Giorgia Meloni, la « mother of all deals » (accord du siècle), comme l’a nommé la presse indienne, a désormais l’air hautement probable.

« L’accord du siècle »

Si un accord commercial est signé, il concernerait plus de 2 milliards de personnes et représenterait un PIB combiné qui constituerait un défi sérieux aux prétentions hégémoniques américaines ou chinoises. La magnitude de cet accord tient dans sa capacité à réconcilier ce qui apparaissait comme irréconciliable. Pendant des années, les négociations étaient un cimetière d’ambitions, enterrées sous des désaccords techniques et des réflexes protectionnistes des deux côtés. Mais les chocs géopolitiques des derniers mois ont agi comme un catalyseur.

Au cœur de « l’accord du siècle », une percée de l’industrie automobile qui marquerait la fin d’une vieille guerre froide des droits de douane. En réduisant drastiquement les droits de douane sur les véhicules et les composants de l’UE, l’Inde n’ouvrirait pas simplement son marché mais intégrerait une chaîne d’approvisionnement de haute technologie qui contournerait l’instabilité de celle des Etats-Unis. En échange, l’UE a proposé un plan d’investissement massif, allant au-delà d’une simple relation commerciale vers un développement mutuel de leurs économies respectives.

De plus, une analyse approfondie des propositions montre que les propositions de l’UE et de l’Inde sur les standards environnementaux et le droit du travail dépasseraient de loin toutes les attentes. Réussissant à surmonter les obstacles du Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières, cela offre à l’Inde du partage de technologie mais aussi une reconnaissance de ses efforts en matière de durabilité. Tout aussi importantes, les clauses dédiées aux panneaux solaires et aux énergies renouvelables sont incluses tandis que le chapitre sur le numérique garantit une libre-circulation des données en toute confiance, essentielle à la révolution de l’IA.

Pour atteindre ce résultat historique, les négociateurs ont dû prendre une décision pragmatique : exclure l’agriculture. Avec la sécurité alimentaire interconnectée avec la sécurité nationale aux yeux de beaucoup en Inde et dans l’UE, l’inclusion de la charrue [agriculture] aurait signifié la mort de l’accord sur les semi-conducteurs. En mettant de côté le conflit agraire, Bruxelles et New Delhi ont priorisé le digital et des secteurs stratégiques dans l’espoir d’éviter une répétition du blocage du Mercosur.

Au-delà de la circulation des biens, l’accord forgerait une nouvelle architecture stratégique à travers un cadre de défense et de protection des investissements sans précédent. Le partenariat UE-Inde a évolué en une nécessité de sécurité pour les deux parties. L’accord facilite une profonde coopération militaro-industrielle au-delà de ce qui existe déjà, particulièrement entre l’Inde et la France, allant de la coproduction de technologie de surveillance maritime au développement conjoint d’actifs spatiaux.

Les prochaines étapes pour l’Europe

Sous la doctrine de l’autonomie stratégique, l’Inde est passée d’une puissance d’équilibrage à une puissance dominante. Alors qu’ils prennent la présidence de l’organisation BRICS en 2026, New Delhi accueille des leaders européens et en même temps coordonne un bloc élargi de pays en développement. Il ne s’agit pas de rester neutre, mais d’après sa politique de Friend of the World (Ami du Monde). L’Inde se voit comme un pont entre l’Orient et l’Occident et le Nord et le Sud, en coopérant simultanément avec Moscou, Washington, Beijing et Bruxelles, en plus des relations bilatérales avec les états-membres de l’UE.

Cependant, alors que l’Inde agit clairement, l’UE reste coincée dans ses propres complexités. Comme l’a fait remarquer le président Zelensky à Davos, l’Europe risque de rester un « kaléidoscope de petites puissances, un arrangement certes beau mais fragmenté », changeant avec chaque choc extérieur. La crise du Groënland et la guerre en cours en Ukraine ont exposé la fragilité du modèle de superpuissance réglementaire. L’UE peut écrire les meilleures règles du monde sur le carbone ou l’IA, mais qui n’a pas beaucoup d’importance dans un monde qui valorise avant tout les démonstrations de puissance.

La parade du jour de la république doit être un électrochoc pour l’UE. Le rugissement des Rafales, symboles de la force industrielle UE-Inde, prouvent que la capacité technique pour un véritable partenariat existe. Ce qui manque, c’est le changement psychologique nécessaire à Bruxelles. Si la menace d’une Amérique détachée et d’une Chine prédatrice force enfin les leaders européens à échanger leur kaléidoscope pour un objectif concentré sur la volonté souveraine, alors ce nouveau départ pourrait bien sauver l’avenir du continent. Les préparatifs de la parade s’accélèrent sur le Rajpath. L’Inde a montré son jeu. C’est maintenant au tour de l’Europe de décider si elle a le courage de remporter la confrontation.