Au club de Jauldes, l’un des derniers nés en Charente, des passionnés se réunissent chaque jeudi soir pour apprendre les bases d’un art qui, comme tous les autres, est d’abord une technique. « C’est une passion depuis toujours. Je voyage beaucoup en Asie et…
Au club de Jauldes, l’un des derniers nés en Charente, des passionnés se réunissent chaque jeudi soir pour apprendre les bases d’un art qui, comme tous les autres, est d’abord une technique. « C’est une passion depuis toujours. Je voyage beaucoup en Asie et, avec mon appareil Reflex, j’adore faire des photos de temples et de paysages », raconte Santina Lebrault, une habitante de Brie qui prépare, avec ses acolytes et autour de la fondatrice du club Laurie Méral, une exposition pour le mois de juin prochain.
« Je suis à la LPO (ligue pour la protection des oiseaux) et j’avais envie de faire des photos d’oiseaux. Or, avec un téléphone, c’est assez difficile », confie pour sa part Christophe Leclair, électromécanicien qui, à la débauche, retrouve les plaisirs qu’il avait laissés voilà 20 ans, quand il pratiquait l’argentique. « Cette magie qui opère, la scène qui apparaît sur le papier. Et la sanction de voir si le cliché est réussi ou non. Bien sûr, c’est différent aujourd’hui, avec le numérique. C’est la R12 qui laisse place à la Mégane électrique ».
Pour le meilleur ou pour le pire ? « Le numérique a tout bouleversé », lâche Philippe Messelet, ancien photographe à CL pendant 30 ans et ex-président de BarrObjectif, le festival de photoreportage qui attire chaque année, à Barro, 9 000 personnes sur dix jours. Signe de l’engouement pour cette pratique d’un public charentais qui n’hésite plus à passer de l’autre côté de l’objectif. « Tout le monde se dit photographe aujourd’hui », confirme Peggy Calvez-Allaire, professionnelle installée à Angoulême et présidente du festival L’Émoi photographique, dont l’annulation pour cette année privera des milliers de visiteurs de la 13e édition (lire page 14).

Le club photo de Ruelle, présidé par Pascal Dulac, est le plus ancien du département. Il regroupe aujourd’hui une trentaine de membres.
Renaud Joubert
Fini, le pertuis par où regarder, la poire à presser, le couperet à déclencher. Tous ces accessoires d’une nomenclature oubliée ont laissé place aux boîtiers numériques ou hybrides pour certains, au smartphone pour la plupart. « C’est même devenu le premier argument des vendeurs de téléphones, qui mettent en avant le nombre de pixels du capteur », rappelle Pascal Dulac, président du club historique de Ruelle, créé en 1962 au sein du comité culturel de la fonderie et qui réunit aujourd’hui 35 membres.
« Tout le monde peut faire des bonnes photos aujourd’hui », estime Yohan Bonnet, photoreporter charentais qui pointe la profusion de nouveaux amateurs. « C’est-à-dire, qui ont un boulot à côté. Mais la conséquence, c’est la paupérisation de la profession », regrette celui qui fait volontiers le parallèle avec le monde de la bande dessinée.
« Les maisons de cognac qui faisaient appel aux professionnels locaux. Tout ça, c’est fini. »
« Il y avait 14 studios photo au début des années 90 rien qu’à Angoulême, dont certains employaient jusqu’à dix personnes. Il en reste trois actuellement dans le département », livre Yann Calvez, professionnel à Angoulême, qui s’étonne que « 250 entreprises de la photo étaient pourtant inscrites l’an dernier à la Chambre de commerce ».
Vers une paupérisation de la profession
Or cette hausse de l’offre, amateur ou semi-pro, fait face, dans le même temps, à une baisse de la demande. « C’est toute une partie du métier dont nous sommes privés », confirme Yann Calvez. « Les salles de spectacles qui nous sollicitaient. Les maisons de cognac qui faisaient appel aux professionnels locaux. Tout ça, c’est fini ».
Car, après le numérique, le monde de la photo connaît un nouveau bouleversement : les intelligences artificielles génératives d’images. « À partir d’un prompt, chacun peut désormais créer une image très qualitative », explique Pascal Dulac. « Au début, les IA faisaient des erreurs grossières et il était très facile de les débusquer. On voyait des mains avec six ou sept doigts, etc. Maintenant, c’est devenu plus compliqué. Et ça vient fragiliser la crédibilité qu’on va donner aux images. On porte ainsi le doute sur des vraies productions ».
S’il estime que le reportage est relativement préservé de la concurrence des IA, Yohan Bonnet n’est pourtant pas certain de pouvoir continuer à faire son travail d’ici cinq ans. « Il y a 20 ans, quand j’ai commencé, on nous conseillait de suivre une formation de technico-commercial, car le plus dur était de vendre ses images », se souvient-il.

Pascal Dulac manipule une boîte à soufflets, un appareil qui date des années 50.
Renaud Joubert
« Aujourd’hui, pour faire de la photo, il y a juste à être capable d’écrire un prompt pertinent. Les boîtes de com ont presque plus intérêt à recruter un littéraire », ironise Yann Calvez, qui reconnaît l’intérêt de l’IA comme outil de retouche. « En dix minutes, je retravaille 600 ou 700 photos, quand auparavant, ça me prenait plusieurs jours ».
200 ans après sa naissance, la photo, qui signifie littéralement « écrire avec la lumière », ouvre ainsi un nouveau débat : la production d’images générées par ordinateur est-elle toujours de la photo ?
« Ça rejoint un peu celui qu’il y avait eu sur la retouche : est-ce qu’une photo retouchée est encore une photo ? », rappelle Pascal Dulac. « Mais la retouche n’est pas arrivée avec le numérique. Quand on était sous l’agrandisseur, on pouvait déjà masquer partiellement la feuille pour modifier la lumière. La manipulation et le trucage existent depuis les origines de la photo ».
« N’y aura-t-il rien à Angoulême, cité de l’image, pour fêter le bicentenaire de la photo ? »
Les animations prévues à travers la France pour célébrer le bicentenaire de la photo démarreront au mois de septembre prochain et dureront un an. Yohan Bonnet, photoreporter charentais, a été sollicité à cette occasion par le ministère de la Culture. « Comme d’autres professionnels en France. Il s’agit de mettre en lumière les villes qui fêteront le bicentenaire. J’ai écrit dans la foulée, dès le 15 octobre, à Gérard Desaphy, le vice-président à la culture de GrandAngoulême. On m’a répondu que la vague du FIBD venant de déferler, il fallait voir ça plus tard. J’ai relancé plusieurs fois par la suite car la date limite de dépôt des candidatures était mi-janvier. En vain », regrette-t-il. « Franchement, la culture, ça devient catastrophique. N’y aura-t-il rien à Angoulême, cité de l’image, pour fêter le bicentenaire de la photo ? »