La peinture « technologique » de Jean Dewasne, le dessin subtilement technique de Gilles Pourtier – auquel répondent peut-être les duels de corps-machines d’Ethan Murrow, le travail de matières aériennes de Valérie Novello, l’approche unique du dessin sur bois de Christian Lapie… Tous autant de preuves d’une réflexion incessante sur la matière et ses usages dans l’art contemporain. À cela s’ajoutent des rétrospectives sur des artistes injustement laissés dans l’ombre comme Charles Pollock et Sophie Taeuber-Arp. Suivez notre sélection d’expositions à découvrir pour sortir de l’hiver.
1. Les tapis-tableaux de Marcel Zelmanovitch
Dédiée au processus créatif de Marcel Zelmanovitch, qui explore depuis plus de quarante ans un dialogue entre peinture, matière textile et volupté des lignes, la galerie Diurne expose côte à côte dessins préparatoires, œuvres sur toile et tapis (de 5 000 € à 62 000 €), ici en compagnie de Patrick Lainville. Les définitions s’entremêlent dans ses « tapis-tableaux » tissés comme il peint ses toiles, et travaillés dans son atelier de Katmandou.
« Marcel Zelmanovitch et Patrick Lainville – Les ombres sur les murs », galerie Diurne, 45-50-52, rue Jacob, 75006 Paris, du 6 novembre au 15 février
Vue de l’exposition « Marcel Zelmanovitch et Patrick Lainville – Les ombres sur les murs », galerie Diurne. Photo : Vincent Leroux
2. Jean Dewasne, l’énergie de la couleur
C’est en abandonnant la peinture figurative en 1943 que Jean Dewasne (1921–1999) s’impose comme l’une des figures majeures de l’abstraction géométrique en France. Il développe une conception rigoureuse de ce qu’il nomme la « technologie de la peinture », fondée sur la précision, l’expérimentation et l’intensité chromatique. Aplats lisses et brillants, formes élémentaires, rythmes complexes, couleurs saturées : tout concourt à l’affirmation d’une surface souveraine, portée vers une intensité exaltée. « L’artiste doit porter ses éléments plastiques jusqu’à l’exaspération de ses éclats, jusqu’au luxe de ses magnificences », dit-il. Cette exigence irrigue l’ensemble de son œuvre, des peintures aux interventions monumentales, de la Grande Arche de La Défense (1989) aux ensembles réalisés pour le métro de Rome ou de Hanovre. Dewasne y affirme une conviction centrale : la couleur peut transformer l’espace social, introduire dans le quotidien une forme d’allégresse pour réconcilier l’art et la vie. L’ensemble des œuvres exposées à la galerie Amine Rech, gouaches (de 20 000 € à 30 000 €) et peintures (de 60 000 € à 150 000 €), permet d’observer une abstraction opérante, capable d’agir directement sur la perception.
« Jean Dewasne »,
galerie Almine Rech, 18, avenue Matignon, 75008 Paris, du 10 janvier au 14 mars
Jean Dewasne, Prisons internes, v.1970, gouache sur carton, 50 x 65 cm © Estate of Jean Dewasne. Courtesy of the Estate and Almine Rech. Photo : Nicolas Brasseur
3. Les images cachées de Gilles Pourtier
Pour sa nouvelle exposition à la galerie 8 + 4, Gilles Pourtier dévoile photographies, dessins ou sculptures (de 1 800 € à 6 000 €) sur le thème du temps. « J’ai souhaité parler du temps qui passe comme de celui qu’il fait… du passé et de l’avenir… Il est une donnée essentielle à la photographie, avec la complexité que celle-ci apporte dans le mélange des temporalités au cœur du médium, soulevant avec elle la question de l’espace et des récits, de la rupture à la continuité. » On le voit dans des photographies monochromes ou de nuages solarisés, tandis qu’une série de dessins renvoie explicitement à la pratique de Bernd et Hilla Becher. En 2013, Gilles Pourtier a repéré les travailleurs d’une mine de charbon qui posaient pour le mythique couple de photographes allemands, et a entamé une réflexion sur ces présences dissimulées des clichés… Daguerréotypes ou création générée par l’IA à partir d’une musique de Steve Reich sont autant de questionnements sur la définition multiple de l’image.
« Gilles Pourtier, Speak and Spell », galerie 8 + 4, 13, rue d’Alexandrie, 75002 Paris, du 15 janvier au 7 mars
Gilles Pourtier, Labor Sculpture #23, 2025, graphite sur papier, 20 x 25 cm. Courtesy de l’artiste et galerie 8+4.
4. Sarah Grilo et l’abstraction
Née à Buenos Aires en 1917, Sarah Grilo débute dans les années 1950 une œuvre figurative influencée par le cubisme, avant de se tourner vers l’abstraction géométrique. À Paris, elle évolue vers le lyrisme, puis à New York, à partir de 1962, développe un nouveau langage plastique. La galerie Lelong présente une quinzaine d’œuvres des années 1970-1980 (de 60 000 € à 120 000 €), dans lesquelles l’artiste joue des fragmentations et renversements de formes.
« Sarah Grilo – Paris/Madrid », galerie Lelong, 13, rue de Téhéran, 75008 Paris, du 15 janvier au 7 mars
Portrait de Sarah Grilo, 1960s. Photo © Hans Namuth, 1960s. Photo © Hans Namuth
5. Charles Pollock, le frère méconnu
Alors qu’il initia son frère Jackson à l’art et connut une belle carrière de son vivant, s’insérant totalement dans le mouvement du Color Field, Charles Pollock (1902-1988) tomba dans l’oubli à son décès. La galerie Dina Vierny, conquise par « cette histoire très romanesque et la qualité du travail », inaugure la représentation de l’artiste avec une quinzaine de peintures (de 140 000 € à 180 000 €) et des œuvres sur papier (à moins de 60 000 €).
« Charles Pollock », galerie Dina Vierny, 53, rue de Seine, 75006 Paris, du 15 janvier au 14 mars
Charles Pollock, Rome Fourteen, 1963, Huile sur toile, 170 x 140 cm @ Jean Louis Losi
6. Tadashi Kawamata cultive l’art de la miniature
Pour sa huitième exposition personnelle chez Mennour, Tadashi Kawamata dévoile une série inédite qui prolonge sa réflexion sur les échelles et la relation entre nature et construction humaine. Intitulée « Bonsai », elle trouve son origine dans l’art ancestral japonais de la miniaturisation paysagère, que l’artiste observe assidûment au musée du Bonsai de Shunka-en, près de Tokyo. Partant d’une simple branche, Kawamata y greffe de minuscules cabanes en bois, ces Tree Huts caractéristiques de son vocabulaire plastique. Hautement poétiques, ces œuvres s’inscrivent dans le prolongement de ses Maquettes et Modèles, créations nocturnes réalisées de sa main dans l’intimité de l’atelier, loin des contraintes architecturales de ses interventions monumentales. L’exposition dialogue avec une fresque murale in situ où des arbres peints accueillent des cabanes tridimensionnelles, comme autant de bourgeons annonciateurs du printemps.
« Tadashi Kawamata – Bonsai », Galerie Mennour, 6 rue du Pont de Lodi, 75006 Paris, du 15 janvier au 21 février
Tadashi Kawamata, Tree hut on the wall, 2026, technique mixte, dimensions variables © Mennour
7. Le nouvel écho de Sophie Taueber-Arp
Pour célébrer le premier solo show de Sophie Taeuber-Arp (1889-1943) à la galerie Hauser & Wirth, cette exposition réunit plus de quarante œuvres allant de 1916 à 1942. Le commissariat en a été confié à Briony Fer pour qui l’artiste, qui fut l’épouse de Jean Arp, « a longtemps été considérée comme moins importante et novatrice que son mari parce qu’elle était une femme, mais dont l’œuvre trouve un véritable écho aujourd’hui ». L’historienne de l’art britannique s’est centrée sur l’emploi de la courbe par l’artiste car « il était un moyen de décaler la grille dans l’abstraction géométrique, et il accompagne quelque chose d’intensément corporel dans sa démarche, une recherche d’états de déséquilibre ou de précarité. Un mépris ludique des règles d’opposition entre le décoratif et le diagramme distingue son travail de celui de son entourage ». Ses derniers dessins, réalisés à l’encre noire alors qu’elle disposait de peu de matériel en temps de guerre, sont aussi une clé de lecture fondamentale de sa pensée.
« Sophie Taeuber-Arp. La règle des courbes », galerie Hauser & Wirth, 26 bis, rue François 1er, 75008 Paris, du 17 janvier au 7 mars
Briony Fer introduces ‘Sophie Taeuber-Arp. La règle des courbes (The Rule of Curves)’ in Paris
8. Valérie Novello anticipe l’été
Pour sa deuxième exposition à la galerie La Forest Divonne, Valérie Novello a travaillé des œuvres lumineuses et méditatives durant un été passé dans les Pouilles, en Italie. Pastels frottés, papiers collés et sculptures en papier (de 1500 € à 20 000 €) sont exécutés d’un geste libre et enlevé. Ils explorent effets de transparence, de légèreté et de matière dans ce que l’artiste, née en 1971 et installée à Gentilly, évoque comme une archéologie du souvenir de ces moments passés entre mer, montagnes et oliveraies.
« Valérie Novello – Le bel été », galerie La Forest Divonne, 12, rue des Beaux-arts, 75006 Paris, du 22 janvier au 28 février
Valérie Novello, Jardin, collage, papier japonais, gouache, 164 x 122 cm. Courtesy galerie La Forest Divonne.
9. Ethan Murrow, l’art du sauvetage
Ethan Murrow (né en 1975) a grandi dans le Vermont au contact d’une nature qui irrigue tout son imaginaire. Ses dessins (entre 6 500 € et 32 000 €), d’une précision minutieuse, oscillent entre réalisme scrupuleux et fable visuelle. Derrière l’absurdité des scènes affleure une réflexion sur notre rapport à la nature, à la science et aux récits que nous fabriquons pour donner sens au monde. Murrow peuple en effet son univers de faux scientifiques aux certitudes vacillantes, de chasseurs de nuages et d’inventeurs de chimères, qui explorent des territoires incertains avec un sérieux presque halluciné. Leurs machines sont activées par des corps humains poussés à leurs limites. C’est un monde au bord du précipice où persiste pourtant un élan de survie, chaque scène saisissant l’instant où le geste peut réussir ou échouer. « Dans ces dessins, dit-il, machines et véhicules sont conçus pour préserver ce qui est essentiel à la vie : notre besoin de solutions inventives pour sauvegarder la beauté. »
« Ethan Murrow, Véhicules de secours », galerie Les Filles du Calvaire, 17, rue des Filles-du-Calvaire, 75003, Paris, du 29 janvier au 28 février
Ethan Murrow, Apicultural, 2025, graphite sur papier, 40,6 x 30,5 cm ©Julia Featheringill Photography.
10. Échec et mat chez Perrotin
Sur une idée de R. Jonathan Lambert, la galerie Perrotin réunit vingt-six artistes autour d’un motif aussi universel que fascinant : le jeu d’échecs. De Marcel Duchamp, qui abandonna presque la peinture pour les stratégies du cavalier et du fou, à Jean-Philippe Delhomme et ses natures mortes contemporaines, l’exposition déploie un panorama séculaire de cette passion artistique. Le plateau devient tour à tour sujet principal chez Gregor Hildebrandt – dont la sculpture de pion monumental s’impose –, évocation poétique chez Lionel Estève et Lee Bae, ou clin d’œil malicieux dans l’œuvre de Nick Doyle. Pièces historiques et créations récentes dialoguent avec intelligence : le jeu d’échecs de Michel Journiac (1993), les sculptures de Lynn Chadwick et Man Ray côtoient les photographies de William Wegman et Martin Parr. Cette exposition ne se contente pas de célébrer l’iconographie échiquéenne ; elle interroge ce qui attire les créateurs vers cet « infini logé sur un plateau à taille humaine », selon les mots de Lambert. Cerise sur l’échiquier : des tables de jeu invitent le visiteur à s’emparer à son tour des pièces.
« Un siècle d’échecs », galerie Perrotin, 76 rue de Turenne, 75003 Paris, du 31 janvier au 28 février
Jean-Philippe Delhomme, Flowers with chessboard, 2025, huile sur toile, 46 × 55 cm. Photo : © Tanguy Beurdeley. Courtesy of the artist and Perrotin
10. Les figures solitaires de Christian Lapie
Pour sa quatrième exposition chez RX&SLAG, Christian Lapie poursuit sa réflexion sur la figure humaine, en l’accentuant sur la solitude et l’individualisme. Par des dessins, peintures et sculptures de grands formats (de 9 000 € à 45 000 €) et certaines œuvres longilignes de plus de 3 mètres de hauteur, il rend un hommage direct à L’Homme qui marche d’Alberto Giacometti. « Il se positionne toujours davantage dans une symbolique sur la sagesse, l’éternité et la spiritualité », précise la galerie. Artiste né en 1955, connu pour avoir séjourné dans la forêt amazonienne en début de carrière, il affectionne autant le travail du bois brûlé que celui du goudron ou du lavis d’encre sur papier. Ce dialogue sur le volume, la surface, la matière et la trace répond à un questionnement métaphysique et une attention accrue face au monde.
« Christian Lapie, comme une présence », galerie RX&SLAG, 16, rue des Quatre-Fils, 75003 Paris, du 31 janvier au 28 février. En parallèle, exposition au Domaine national de Saint-Cloud, organisée par le Centre des monuments nationaux, jusqu’au 30 septembre.
Christian Lapie, L’Homme-Arbre, 2025, technique mixte sur panneau Dibond, 150 x 200 cm ©RX&SLAG.
11. Les Tiepolo, une dynastie vénitienne à l’honneur
Après Hubert Robert, Fragonard et Greuze, la galerie Éric Coatalem poursuit son exploration du XVIIIe siècle avec une cinquantaine d’œuvres des Tiepolo issues de vingt-deux collections privées. Cette réunion exceptionnelle célèbre le génie vénitien de Giambattista et de ses fils Giandomenico et Lorenzo. Dessins à la plume et au lavis d’encre brune, huiles sur toile, pastels et sanguines témoignent de leur art de « sculpter la lumière ». Parmi les pièces maîtresses, onze feuilles de la fameuse série des Polichinelles de Giandomenico et deux remarquables pastels de Lorenzo réalisés en Espagne. Une occasion rare de découvrir ces œuvres habituellement conservées dans des collections privées.
« Les Tiepolo, dans les collections privées », Galerie Éric Coatalem, 136, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 75008 Paris, du 13 février au 3 avril
Giandomenico Tiepolo, Les Funérailles de Polichinelle, plume, encre burne et lavis sur une esquisse à la pierre noire, collection privée. Galerie Coatalem










