Farida Kurbangaleeva diffusait de la propagande pour la télévision d’Etat russe. En 2014, la présentatrice vedette démissionne et s’exile. En Russie, elle est considérée comme terroriste. SRF l’a rencontrée à Prague.
Farida Kurbangaleeva entame sa carrière journalistique en 1998 à Kazan, en Russie, dans des médias régionaux. Elle rejoint rapidement la télévision publique du Tatarstan, où elle travaille comme correspondante spéciale et attire vite l’attention. En 2007, la jeune femme devient présentatrice du journal télévisé principal « Vesti » sur Rossiya 1, l’une des plus grandes et influentes chaînes de télévision publiques de Russie. Durant ces années, elle fait partie des visages les plus connus de la télévision russe, et aussi du système, comme elle le dit elle-même aujourd’hui.
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Dans une interview radio, Farida Kurbangaleeva décrit plus tard ouvertement le fonctionnement de la production d’informations à la télévision d’Etat russe: les rédacteurs en chef des principales chaînes se réunissent chaque semaine avec le porte-parole du président Vladimir Poutine au Kremlin. C’est là que sont définies les lignes directrices: quels thèmes sont prioritaires, quelle tonalité est attendue, quels récits doivent être servis.
Lors de l’entretien réalisé par l’émission Rundschau de SRF, elle raconte qu’elle était alors étonnée de voir avec quelle facilité nombre de ses collègues croyaient la propagande d’Etat. Les questions critiques sur des événements concrets – par exemple, si des troupes terrestres russes étaient effectivement déployées sur place – recevaient souvent des réponses évasives de la part des supérieurs, mais néanmoins sans équivoque: « S’il te plaît, ne me demande pas ça ».
Farida Kurbangaaleeva était présentatrice pour le journal télévisé « Vesti » en 2008.
Dès l’annexion de la Crimée en 2014 et le déclenchement des combats dans l’est de l’Ukraine, Farida Kurbangaleeva commence à remettre en question sa relation avec la télévision d’Etat russe. Avec la militarisation croissante et la coloration idéologique des contenus d’information, son malaise grandit: il lui devient de plus en plus difficile de présenter des messages qu’elle rejette intérieurement.
Les mécanismes de la propagande russe
Outre l’annexion de la Crimée, c’est aussi l’abattage du vol MH17 de Malaysia Airlines qui renforce le malaise et le déchirement intérieur de la journaliste. Le Boeing 777 est touché par un missile russe Buk au-dessus de l’est de l’Ukraine en juillet 2014 – les 298 personnes à bord périssent. La Russie lance alors une campagne de désinformation sans précédent. Farida Kurbangaleeva diffuse, contre sa propre conviction, les messages unilatéraux de la Russie. Rétrospectivement, elle éprouve de la culpabilité et reconnaît avoir fait partie de cette propagande: « Oui, nous avons diffusé de la désinformation en 2014. Et j’en faisais partie. »
Après le crash de l’avion, Farida Kurbangaleeva se souvient de la multitude de versions contradictoires fournies par l’Etat russe. L’hypothèse selon laquelle l’avion ait été chargé de cadavres alors qu’il était déjà en vol lui paraissait particulièrement grotesque. Malgré leur absurdité, de telles idées ont néanmoins été présentées à la télévision russe. En 2014, la présentatrice vedette décide de quitter Rossiya 1. Son retrait du système marque un tournant: de présentatrice loyale à la ligne du parti à journaliste critique et d’opposition en exil.
En exil à Prague
Désormais en exil à Prague, Farida Kurbangaleeva n’a pas renoncé à son activité journalistique pour autant. Aujourd’hui, elle collabore avec le média d’information indépendant en exil « Govorit NeMoskva » et gère sa propre chaîne Youtube, sur laquelle elle discute de thèmes politiques et sociopolitiques. Ses propos critiques envers Poutine et son gouvernement l’ont mise dans le viseur des autorités russes.
En février 2025, le parquet russe adresse officiellement une demande d’extradition à la Tchéquie. Trois mois plus tard, le tribunal municipal de Prague rejette la demande: en Russie, selon la motivation, ni la liberté de la presse ni une procédure judiciaire équitable et conforme à l’Etat de droit ne sont garanties. Pour l’instant, Fardia Kurbangaleeva est donc protégée en Tchéquie – même si sa situation juridique reste tendue. En juillet 2025, un tribunal militaire russe la condamne par contumace à huit ans de prison pour ces accusations. Dans son pays d’origine, Farida Kurbangaleeva est aujourd’hui considérée comme terroriste et « agente étrangère », son nom figure sur les listes de recherche russes.
Lutter contre la désinformation
Selon Farida Kurbangaleeva, la propagande ne va pas s’arrêter: « Ceux qui répandent de la désinformation trouveront toujours un moyen de diffuser leur propagande. » En Russie, seul un point de vue pro-Poutine domine; les perspectives alternatives ne trouvent aucune place. La journaliste explique qu’il y a aussi des raisons culturelles: « Une grande partie de l’électorat de Poutine a l’habitude de regarder la télévision. C’est un héritage de l’époque soviétique. Et ces gens ont l’habitude de croire tout ce qu’ils voient à la télévision. »
Aujourd’hui, Fardia Kurbangaleeva apprécie qu’en Suisse et dans une grande partie de l’Europe, on travaille intensivement à familiariser les plus jeunes à un paysage médiatique diversifié. Pour elle, c’est essentiel: « Il est important qu’il existe différentes forces politiques, différentes sources d’information, différents médias, différentes institutions. »
Dominique Marcel Iten et Adrian Lemmenmeier (SRF)