« Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris » : au musée des Beaux-Arts de Tours, une exposition évènement rend hommage aux nombreuses sculptrices, contemporaines de Camille Claudel, injustement tombées dans les oubliettes de l’histoire de l’Art.
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Elles s’appellent Marie Cazin, Madeleine Jouvray, Jane Poupelet ou encore Yvonne Serruys… et leur nom, sans doute, ne vous évoque rien. La renommée de Camille Claudel est aujourd’hui telle qu’elle pourrait laisser croire qu’elle était la seule sculptrice de son époque.
Bien d’autres pourtant ont suivi le même chemin qu’elle et, malgré les obstacles liés à leur condition de femme, se sont illustrées dans le domaine de la sculpture. Françaises ou étrangères, souvent filles ou épouses d’artistes, elles ont été les camarades d’atelier, les amies, ou parfois les rivales de Camille Claudel. Certaines l’ont précédée, d’autres lui ont succédé.
Dans une exposition coproduite avec le musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine et le musée de Pont-Aven, le musée des Beaux-Arts de Tours présente près de 90 œuvres remarquables, issues de prêts nationaux ou internationaux, qui rendent hommage à ces artistes injustement invisibilisées pendant plus d’un siècle.

Directrice des musées et Château de Tours, Hélène Jagot (foulard), lors du vernissage de l’exposition, devant Sapho endormie (marbre, 1899) de Marguerite Syamour.
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© Patrick Ferret / France3 CVDL
« Camille Claudel évoluait en fait dans un milieu relativement mixte, avec beaucoup de femmes qui commençaient à se faire une place sur la scène nationale ou internationale », explique Hélène Jagot, directrice des musées et du château de Tours. Mais l’histoire de l’art a beaucoup été au service du génie masculin, on a énormément minimisé l’apport des femmes. Beaucoup d’entre elles, connues à leur époque, appartenaient par ailleurs à des mouvements plutôt académiques ou un peu en marge des mouvements d’avant-garde dans lesquels elles étaient rarement incluses. »
Camille Claudel (représentée dans l’expo par quelques œuvres majeures, que les fans se rassurent) elle-même, après son internement en 1913, a disparu de la scène artistique et des mémoires. Anne Rivière, historienne de l’art et commissaire de cette exposition, a grandement contribué à la redécouverte de l’œuvre de cette artiste, au début des années 80. Bien d’autres sculptrices (17 d’entre elles sont représentées au musée des Beaux-Arts) sont, quant à elles, demeurées dans l’ombre :

Marie Cazin, Jeunes filles ou Jeunesse, 1886, plâtre, musée des Beaux-Arts de Tours. Selon l’historienne de l’art Anne Rivière, il pourrait s’agir d’un portrait de sa sœur et de l’artiste elle-même, toutes deux en blouse de travail.
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© Patrick Ferret / France3 CVDL
« C’est assez difficile à expliquer, si l’on pense que ces artistes ont été reconnues de leur temps, estime Anne Rivière. Elles ont fait une carrière, ont eu des commandes, ont parfois vécu de leur art. Mais l’Histoire ne les a pas retenues. Et je pense que ce serait un peu trop simple de dire que c’est parce que ce sont des hommes qui ont fait l’Histoire de l’Art. Peut-être n’ont-elles pas su mener leur carrière de façon à rester dans les mémoires. Il y avait déjà une telle énergie à dépenser pour ce faire se faire admettre dans ce milieu, et en particulier dans la sculpture ! Certaines travaillaient justement de façon assez militante pour que les femmes puissent accéder à toutes les disciplines artistiques, mais elles ne s’occupaient guère par exemple des relations avec les journalistes, avec la presse… »
C’est en s’intéressant au contexte dans lequel s’est développé le talent de Camille Claudel qu’Anne Rivière a découvert qu’elle n’était pas la seule sculptrice à son époque et même que de nombreuses autres l’avaient précédée.

Après son arrivée à Paris en 1880, la jeune Camille Claudel (16 ans) rejoint une scène artistique déjà marquée par la présence de sculptrices.
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© Patrick Ferret / France3 CVDL
Pour ces artistes, l’accès à la formation et à la reconnaissance demeurait toutefois difficile. Les stéréotypes liés à la prétendue faiblesse féminine et l’image virile associée à la sculpture ont longtemps été considérés comme incompatibles. L’exclusion des femmes de l’enseignement artistique, notamment à l’École nationale des Beaux-Arts, ainsi que les contraintes économiques de la sculpture traditionnelle (coût du bronze ou du marbre, recours à des ouvriers) constituaient autant d’obstacles à leur entrée dans cette discipline.
C’est dire la force de caractère, la volonté dont elles ont dû faire preuve pour s’imposer dans ce milieu. Et parvenir à rivaliser de talent avec les hommes.
Il ne s’agit pas d’exhumer des sculptrices pour la seule raison qu’elles sont des femmes, mais bien parce qu’elles sont de grandes artistes. Je n’aurais pas continué si je n’avais trouvé que des dames du samedi après-midi qui font un peu de modelage ! Il y a ici un réel talent, une idée derrière chaque œuvre, une vraie vocation, des artistes totalement habitées par leurs recherches dans l’art de la sculpture, et qu’il faut absolument redécouvrir.
Anne Rivière, historienne de l’art, commissaire de l’exposition « Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris ».

Madeleine Jouvray, Danaïde (premier tiers du 20e siècle,
marbre, collection particulière). Vers 1883, Madeleine Jouvray devient élève et praticienne dans l’atelier d’Auguste Rodin. Vingt-cinq ans après lui, elle exécute à son tour une Danaïde. Les deux œuvres sont présentées dans l’exposition.
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© Patrick Ferret / France3 CVDL
Dans une scénographie, couleurs et éclairage, qui magnifie les œuvres, l’exposition se décline en différentes sections : y sont présentées les artistes actives lorsque la jeune Camille Claudel est arrivée à Paris, celles qui ont été ses amies et rivales dans la sphère de Rodin, et, enfin, celles qui l’ont suivie et se sont émancipées de l’autorité du maître.
L’exposition « Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris », labellisée « d’intérêt national » par le ministère de la Culture, sera présentée au musée des Beaux-Arts de Tours jusqu’au 1er juin 2026. De nombreux rendez-vous sont programmés par le musée durant ces 4 mois.
Horaires de visite : Le lundi de 9h30 à 18h. Du mercredi au dimanche de 9h à 18h. Fermé les mardis et le 1er mai.