Quelle métamorphose ! On se souvient d’un récital d’Alexander Malofeev à Gaveau autour de novembre 2023. Nous avions pris la fuite à l’entracte après une ouverture de Tannhaüser insupportablement brouillonne et tape-à-l’œil. Le Russe est aujourd’hui âgé de 24 ans et a brisé la chrysalide d’un jeune prodige très tôt mis « sur le marché » – et sous pression – pour fort heureusement laisser s’épanouir un artiste qui vient de montrer à quel niveau pianistique et musical il se situe.
Originalité et d’intelligence
Sibelius : Les Arbres : Grieg : Suite Holberg ; Rautavaara : Sonate n° 2 // Prokofiev : Sonate : n° 2 ; Scriabine : Valse op. 38 ; Stravinski : Symphonies d’instruments à vent (dans l’arrangement d’A. Lourié) ; Lourié : Préludes fragiles. Un récital réussi, c’est pour beaucoup aussi un programme parfaitement pensé et équilibré : en deux parties, pareilles à l’adret et l’ubac d’une montagne, celui imaginé par Malofeev s’avère à ce égard exemplaire, d’originalité et d’intelligence. Bien en a pris à Philippe Maillard de le programmer dans le cours de sa 35e saison : les rangs bien garnis de Gaveau prouvaient que le public est parfaitement capable de s’intéresser à autre chose qu’au train-train Mozart-Beethoven-Chopin.
Sens du timbre, totale maîtrise du son
Entrée en matière inattendue avec les cinq pièces op. 75 du Finlandais, que le pianiste aborde avec beaucoup de simplicité et de charme. Et le Sapin conclusif de s’enchaîner au Prélude de la Suite Holberg, impétueux et très lisible. D’emblée on comprend que le piège du néo-baroquisme compassé dans lequel cette partition peut aisément verser sera déjoué. Pas une once de sécheresse dans la Gavotte, pourtant enlevée avec une belle énergie, nulle sensation de longueur dans l’Air, mais un prégnant et sobre lyrisme, et une conduite du chant exemplaire, sans parler des couleurs raffinées que le pianiste apporte à la musique de Grieg, aidé par un Shigeru-Kawaï superbe – et impeccablement réglé.

© Diane du Saillant
Le coup de poing Rautavaara !
Sens du timbre, maîtrise du son sur toute l’étendue de l’échelle dynamique : l’art de Malofeev s’exprime ensuite dans une partition très rare : la 2e Sonate « The Fire Sermon » (1970) d’Einojuhani Rautavaara. D’une dizaine de minutes, la pièce (en trois mouvements) se révèle d’une âpre et irrépressible énergie, que le pianiste assume sans la moindre chute de tension et avec une concentration du geste qui donne à éprouver physiquement une progression dramatique à son sommet dans le long et saisissant accord fff conclusif du finale Allegro brutale. Un coup de poing de musique, magistralement asséné !
Par-delà le motorisme
Après la Norvège et la Finlande, place à la Russie en seconde partie. A la suite de Rautavaara, on est à nouveau saisi par l’autorité avec laquelle Malofeev s’empare de la 2e Sonate en ré mineur de Prokofiev. Le « motorisme » de la musique de Sergueï Sergueïevitch, bien sûr … Le virtuose l’assume certes avec des moyens proprement phénoménaux mais sait surtout voir, ressentir, au-delà, pour traduire la fantastique pulsion vitale qui sous-tend la muique. Quant à l’Andante, quel art de conteur y découvre-t-on, quelle finesse de la palette sonore – en mode « sfumato fantomatico » …

Evidence des enchaînements
Un conteur qui sait tenir son public en haleine et ose des enchaînements d’une telle cohérence que pas un applaudissement ne vient les perturber. Aussi bien, la succession des pièces de Scriabine, Stravinski et Lourié prend-elle la forme d’un continuum musical : de l’éther d’une Valse op. 38, en apesanteur comme on ne l’a pas souvent entendue, en passant les Symphonies d’instruments à vent aux voix clairement dessinées, jusqu’aux post-scriabiniens Préludes fragiles de Lourié, d’une troublante étrangeté. Le programme se referme de façon aussi anti-spectaculaire qu’il a commencé.
Une soirée sur les cimes, couronnée de trois bis non moins somptueux : Menuet de la Suite HWV 434 de Haendel, Toccata de Prokofiev et Prélude pour la main gauche de Scriabine.
De quoi rendre les auditeurs présents impatients de découvrir le double album « Forgotten Melodies » (Glinka, Medtner, Rachmaninoff, Glazounov) annoncé chez Sony Classical. Sortie le 27 février : ils ne seront pas déçus !
Alain Cochard

Paris, Salle Gaveau, 23 janvier 2026.
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