Pour Fredy Hasenmaile de Raiffeisen, il ne faut pas s’attendre à ce que les projets d’investissements annoncés au printemps 2025 outre-Rhin produisent tous leurs effets en 2026.

 

Quelles sont les grandes tendances à attendre cette année pour la conjoncture en Europe, aux Etats-Unis et en Chine et quel en sera l’impact sur la croissance en Suisse? Entretien avec Fredy Hasenmaile, chef économiste de Raiffeisen.

Les attentes de Raiffeisen concernant la croissance du PIB suisse cette année (hausse de 1% attendue en 2026, après 1,2% estimée pour 2025) sont plutôt prudentes en comparaison des prévisions faites par d’autres instituts. Qu’est-ce qui vous incite à une plus grande prudence?

Nous sommes effectivement plutôt positionnés prudemment. A nos yeux, il serait un peu téméraire d’avoir le sentiment que tous les feux sont au vert pour la Suisse après l’accord douanier.

Pourtant, les pronostics de Raiffeisen sont plutôt favorables actuellement concernant l’évolution de la zone euro (croissance de 1% du PIB attendue pour 2026, après 1,3% en 2025 et 0,8% en 2024), le premier partenaire commercial de la Suisse?

«Une spirale déflationniste est toujours en cours en Chine actuellement et la crise immobilière n’est pas encore résolue.»

Oui, l’Europe représente certes une lueur d’espoir, mais il faut aussi tenir compte de la faible évolution de la conjoncture mondiale, qui est très influencée par la situation de l’économie en Chine dont le PIB ne devrait croître que d’environ 4% cette année, après 4,8% en 2025 et 5% en 2024. Une spirale déflationniste est toujours en cours en Chine actuellement et la crise immobilière n’est pas encore résolue. C’est pourquoi nous n’attendons pas d’impulsion significative de la part de la Chine cette année.

Qu’en est-il du côté des Etats-Unis?

Aux Etats-Unis, la croissance économique a ralenti. Cependant, le PIB américain devrait tout de même progresser de 2,1% cette année, comparée à 2,2% estimé pour 2025 et après 2,8% en 2024. Pour les Etats-Unis, nos prévisions sont effectivement prudentes pour cette année. Les restrictions imposées par le gouvernement à l’immigration tendront à freiner la disponibilité de la main d’œuvre pour les entreprises. S’agissant de la consommation, l’évolution de l’économie en forme de «K» n’est pas une base très favorable pour la croissance économique. Certes, les plus riches profitent de la hausse des actions portées par la Tech et le boom des valeurs associées à l’IA et consomment effectivement beaucoup. Tous les autres profitent moins de cet essor, voire pas du tout. Les prix de beaucoup de produits importés aux Etats-Unis ont augmenté en raison des droits de douane. L’inflation, bien qu’en recul, a laissé des traces dans le comportement des consommateurs. Les classes moyennes et les moins favorisées n’ont pas beaucoup profité de la forte hausse des marchés en 2025. C‘est pourquoi la consommation, dans son ensemble, n’a rien d’euphorique aux Etats-Unis.

Et en Europe?

Si l’on revient à la situation qui prévaut en Europe, la phase de croissance faible, notamment en raison de la faiblesse de la conjoncture en Allemagne, est derrière nous. Pour autant, les attentes concernant la croissance du PIB de la zone euro sont parfois audacieuses. Cela d’autant plus que les ex-locomotives de la croissance européenne, comme l’Irlande ou l’Espagne, tendent à croître un peu moins vite. L’Italie se porte certes mieux qu’auparavant mais son économie a aussi beaucoup profité de l’argent injecté par l’UE ces dernières années. Par ses propres moyens, l’économie italienne ne croît pas très vite.

Quel sera l’impact des plans de relance annoncés en Allemagne l’an dernier sur la croissance européenne en 2026?

Les attentes concernant l’impact des plans d’investissement dans les infrastructures et la défense annoncés au printemps 2025 me paraissent exagérées. Qu’il s’agisse de l’armement ou des infrastructures proprement dites, il s’agit d’investissements orientés à long terme. Ce qui est commandé aujourd’hui ne sera livré peut-être que dans deux ou trois ans – ce qui fait que cela se traduira réellement dans les chiffres d’affaires des entreprises qu’ultérieurement. Les marchés ont célébré immédiatement ces annonces mais ils ont ignoré à quel point il faut beaucoup de temps pour que tels programmes d’investissements déploient vraiment leurs effets.

«Les attentes concernant la croissance du PIB de la zone euro sont parfois audacieuses. Cela d’autant plus que les ex-locomotives de la croissance européenne, comme l’Irlande ou l’Espagne, tendent à croître un peu moins vite.»

Jusqu’ici, on ne constate pas encore vraiment une ambiance de réelle reprise en Allemagne. En outre, la constellation politique actuelle n’aide pas vraiment outre-Rhin – les deux partis au pouvoir se bloquent plus mutuellement qu’ils ne complètent réellement. C’est pourquoi, je pense que l’élan initial est déjà en train de s’essouffler.

Pour autant, cela ne signifie pas que ces projets d’investissement n’auront pas d’effet à long terme. Simplement, il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils produisent tous leurs effets en 2026.

Que pensez-vous des chiffres concernant l’économie allemande qui a retrouvé, de justesse, le chemin de la croissance en 2025 (+0,2% en termes réels publiés à la mi-janvier), après deux années de récession (-0,9% en 2023 et -0,5% en 2024) ? Est-ce le signe du début d’une inversion de tendance ou seulement d’une stabilisation de l’économie à un faible niveau?

Compte tenu de l’impact escompté de ces investissements, on peut assurément parler d’un renversement de tendance. Cependant, ce redressement est lent. De plus, les problèmes structurels de l’économie allemande sont loin d’être résolus et, face à la concurrence croissante des importations chinoises, un nouveau problème se profile déjà à l’horizon.

En Suisse, beaucoup d’entreprises, notamment dans l’industrie, ont recouru au chômage partiel l’an dernier. Faut-il craindre que cela ne transforme en véritables réductions de postes de travail ultérieurement?

Non, à mon avis, une partie de la dégradation observée du marché du travail a déjà eu lieu. Après avoir continuellement augmenté jusqu’au début de 2025, le chômage partiel s’est déjà inscrit en baisse. Pour 2026, Raiffeisen escompte un taux de chômage de 3,2% en moyenne annuelle, avec un taux qui pourrait s’établir à 3,4% à fin 2026 en raison de facteurs saisonniers. Il y a de bonnes chances que le marché du travail se stabilise en cours d’année.

Le fait que les Etats-Unis aient finalement accepté de ramener les droits de douane à 15%, au lieu de 39% annoncés début août, va-t-il encourager les entreprises à investir et embaucher davantage? Peut-on même s’attendre à ce que la Suisse obtienne encore des taux plus bas en cours d’année?

Non, je ne m’attends pas à ce que la Suisse puisse obtenir encore un meilleur résultat concernant les droits de douane. En revanche, il n’est pas exclu que des exemptions pour certains secteurs ou produits soient prolongées ou accordées. A cet égard, je pense que temps travaille plutôt en faveur de la Suisse car nombre d’Américains finiront par ressentir l’impact négatif des droits de douane sur leur pouvoir d’achat. Mais il est très difficile de formuler un quelconque pronostic à ce sujet.

Fin décembre, la BNS a maintenu ses taux à zéro. Peut-on exclure le retour aux taux négatifs cette année?

Un risque résiduel existe. Si, par exemple, le franc suisse, compte tenu de son rôle de monnaie refuge, devait à nouveau se renforcer pour une raison ou une autre, les prix des importations diminueraient à nouveau, ce qui pourrait obliger la BNS à agir d’une manière ou d’une autre pour affaiblir l’attrait du franc.

«Le franc ne devrait s’apprécier que modérément face billet vert: nous anticipons un cours USD/CHF de 0,78 aussi bien à trois mois qu’à douze mois.»

Mais ce n’est pas notre scénario de base. Pour l’instant, le différentiel de taux entre le franc et le dollar (environ 350 points de base) et par rapport à l’euro (environ 200 points de base) reste important. C’est aussi pourquoi nous anticipons une évolution relativement stable concernant les marchés des changes pour le franc. Vis-à-vis de l’euro, nous anticipons un cours EUR/CHF de 0,94 à trois mois et de 0,93 à douze mois. Le franc ne devrait aussi s’apprécier que modérément face billet vert: nous anticipons un cours USD/CHF de 0,78 aussi bien à trois mois qu’à douze mois.