l’essentiel
Prix du scénario à la Mostra de Venise, « À pied d’œuvre » marque le retour de Valérie Donzelli derrière la caméra. Dans cet entretien, la cinéaste nous dévoile les coulisses de son adaptation du livre de Franck Courtès. Entre résilience et déshumanisation par les algorithmes, elle confie ses doutes et sa vision d’un monde où l’humain doit rester au cœur de l’art. Sortie en salles le 4 février.

Pourquoi le livre de Franck Courtès a-t-il attiré votre attention ?

D’abord pour la qualité de son écriture. Et je trouvais qu’elle était très juste pour raconter des choses de façon très simple, qu’on comprenait tous cette ubérisation du monde et, en même temps, la difficulté de vivre de son art. Ce qui m’a parlé, parce que je viens d’une famille d’immigrés italiens peintres sculpteurs. Mon père a grandi dans une grande précarité parce que mon grand-père vivait de son art mais de façon très modeste. Et son père l’a découragé à continuer dans cette voie artistique.

Quant à moi, quand j’ai arrêté mes études d’architecture pour m’engager dans la voie plus précaire de celle d’actrice, je partais dans l’inconnu. En plus je n’étais pas toute jeune donc mon père était inquiet et il m’a un peu sermonnée, comme le fait le personnage du père dans le film. Et quand j’ai lu ce livre, tout ça a allumé plein de petites ampoules en moi. C’était ce que je voulais raconter à ce moment-là parce que j’étais, moi-même, comme dans le film, dans un doute créatif.

Valérie Donzelli, entourée de Virginie Ledoyen et Bastien Bouillon, à Venise en août 2025.

Valérie Donzelli, entourée de Virginie Ledoyen et Bastien Bouillon, à Venise en août 2025.
AFP – TIZIANA FABI

Qu’est-ce qui vous a convaincue à passer le pas de l’adaptation ?

J’avais envie de faire un film qui soit un défi de mise en scène, parce que je trouvais ça beau de raconter quelque chose de très ténu, de faire un film dans lequel il n’y a pas énormément de rebondissements, de raconter la souffrance de quelqu’un de façon presque intérieure. Je me demandais comment on réussirait et je trouvais ça intéressant. Et la chose qui m’a tout de suite marquée, c’était la force de son texte, et ça, je voulais qu’on l’entende. Je savais que le film serait beaucoup raconté et ça a été un point de départ avec Gilles Marchand mon co-scénariste, avec qui j’ai voulu faire ce film tout de suite.

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Le personnage de Paul, joué par Bastien Bouillon, fait preuve d’un grand sens de la résilience…

Je trouvais intéressant : quand on est sûr d’être dans sa vérité, sur le bon chemin, ça donne la force nécessaire pour tout traverser. Sa résilience vient du fait qu’il sait qu’il est au bon endroit. Il fallait qu’il soit de plus en plus dépouillé, qu’il perde son ordinateur, qu’il ait les cheveux rasés. Et je trouvais ça hyper beau qu’au moment où il n’a plus rien, plus de maison, plus d’argent, on lui donne un crayon, du papier et il se remet à écrire. L’écriture, c’est en soi, ce n’est pas tellement l’apparat qu’il y a autour. La puissance de ce qu’on a à dire vient d’une nourriture intérieure, d’un moment où ça sort, c’est un accouchement. C’est tout ça que j’avais envie de raconter, comment on arrive à faire des choses créatives de façon plus ou moins laborieuse et tout le processus que ça demande. Il n’y a pas de règle.

Pour Paul, le processus passe par l’inscription sur des plateformes de services…

Il tombe dans la précarité, il ne s’y attend pas, il s’inscrit sur des plateformes, il découvre ce qu’est l’ubérisation du travail et ce que c’est que d’être invisible. Ensuite, il écrit sur tout ça mais sans pour autant changer son statut. À un moment il a un déclic, son livre est rejeté par son éditrice, il perd ses écrits parce qu’il casse son ordinateur et il écrit ce qu’il a besoin d’écrire. La dame qui lui laisse des cahiers et des stylos provoque tout ça par son geste solidaire. En feuilletant, elle a lu et donc elle a imaginé qu’il pouvait écrire.

Il a pu écrire sur la déshumanisation du travail…

Le système s’est déshumanisé, on n’a plus de patron, on a des algorithmes, des plateformes mais ceux qui viennent faire du jardinage, garder des enfants, faire du ménage, sont des êtres humains. Finalement les petites mains sont mises en avant. C’est drôle parce qu’au mois de décembre, je faisais des répétitions pour une pièce de théâtre que je vais mettre en scène et au théâtre on est vraiment dans ce rapport humain. Il y a juste un plateau, des acteurs. C’est vivant, on les touche, on les voit, on leur dit « Tu fais ça, tu vas là » et on ne passe pas par l’objet caméra. C’est quelque chose qu’on ne pourra jamais nous voler. L’IA pourra faire du cinéma mais elle ne pourra jamais faire de théâtre.

« À pied d’œuvre » de Valérie Donzelli avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen, le 4 février au cinéma.
Livre « À pied d’œuvre » de Franck Courtès (Gallimard, 224 p., 8,60 €).