Voilà presque quatre ans, depuis le début de la guerre en Ukraine, que les chancelleries occidentales débattent du devenir des avoirs russes. Si près de 300 milliards de dollars d’actifs russes, provenant principalement de la Banque centrale de Russie (BCR), ont été gelés en Europe, au Japon et aux Etats-Unis, la majorité de ces montants est localisée chez Euroclear.
Cette société belge, inconnue du grand public, s’est ainsi retrouvée au cœur de tensions géopolitiques. Une partie des dirigeants européens plaident pour transférer à l’Union européenne (UE) une fraction des 185 milliards d’euros de la BCR qui sont actuellement bloqués chez Euroclear, en vue de garantir un prêt de « réparation » à Kiev. Faute de majorité politique, le projet est resté au point mort. L’entreprise, véritable coffre-fort des banques, s’y est, elle, toujours opposée, estimant qu’une telle confiscation porterait atteinte à la confiance de ses clients.
Située dans la tour Baudouin, un immeuble de style postmoderne dans le quartier nord de Bruxelles, Euroclear emploie 6 000 salariés, principalement en Belgique, en Pologne, en France et au Royaume-Uni. Ce « dépositaire central de titres » selon le jargon consacré, ou CSD en anglais, constitue une infrastructure clé de la finance mondiale.
Sur son site Web, Euroclear se présente comme un « gardien silencieux », un intermédiaire de confiance qui veille au bon fonctionnement des marchés.
« Des ingénieurs font en sorte que l’eau coule quand vous ouvrez un robinet. De la même façon, nous garantissons que le capital circule de manière sûre et efficace lors des transactions financières », explique un porte-parole d’Euroclear à Alternatives Economiques.
« Quand vous achetez une obligation sur le site de votre banque, vous avez l’impression qu’elle est logée dans votre banque. Mais en coulisses, c’est Euroclear qui la conserve pour vous », poursuit-il.
« On croit que les titres financiers, comme l’argent, passent de main en main. En fait, non. Les droits associés aux titres changent de propriétaire, mais les titres restent là où ils sont. La société qui les a créées, par exemple Airbus ou LVMH, en a confié la garde à un prestataire, en l’occurrence Euroclear », complète Frédéric Jouneau, professeur en économétrie et finance à l’université Lyon 2.
Les titres y demeurent jusqu’à ce que l’entreprise rembourse l’obligation, rachète l’action… ou bien fasse faillite.
42 500 milliards d’euros de titres en dépôt
Initialement américaine, l’entreprise a été créée en 1968 par Morgan Guaranty, une banque d’investissement ancêtre de JP Morgan, à une époque où les titres financiers étaient émis sous format papier.
« Il fallait vérifier, par exemple, qu’une même action ne soit pas vendue à deux personnes », explique le porte-parole d’Euroclear.
Les lignes de code ont depuis remplacé les documents papiers, mais la mission est restée la même : instaurer de la confiance dans les échanges financiers.
Les actionnaires d’Euroclear, structure privée, sont des acteurs financiers également clients, dont les deux premiers sont français : la Société interprofessionnelle pour la compensation des valeurs mobilières (Sicovam), une holding financière, et la Caisse des dépôts ; ils détiennent ensemble 27 % du capital.
« Les ancêtres d’Euroclear étaient des structures publiques. Au Japon et en Chine, les CSD dépendent encore de la banque centrale », note Frédéric Jouneau.
Leader mondial dans son domaine, Euroclear assure la garde de 42 500 milliards d’euros de titres, principalement des actions, des obligations d’Etat et d’entreprise, des produits dérivés et des parts dans des fonds d’investissement. Sa clientèle rassemble banques, assureurs, courtiers et banques centrales (ces dernières achetant des devises, de l’or ou encore de la dette souveraine sur les marchés financiers).
En 2025, le dépositaire a traité 1 162 000 milliards d’euros de transactions, soit environ dix fois le produit intérieur brut (PIB) mondial. Le premier ministre belge, Bart De Wever, qualifie l’entreprise de « poule aux œufs d’or ». Euroclear conserve et administre les titres pour le compte de ses clients, sans jamais en être propriétaire. Elle génère des revenus en facturant ses services aux entreprises qui émettent les titres, et aux clients qui utilisent sa plateforme. Son résultat opérationnel s’élevait à 2,9 milliards d’euros l’an dernier, moins qu’une banque comme la Société générale.
Coffre-fort numérique
Attardons-nous sur ses deux fonctions principales. D’une part, à l’instar d’un notaire, elle garde les titres de ses clients en sécurité, dans un « coffre-fort » entièrement numérique, les titres étant aujourd’hui tous dématérialisés :
« Il n’y a plus d’agents de change ni de titres au porteur qu’on garderait dans un coffre à la banque, tout se trouve dans les CSD », explicite Frédéric Jouneau.
D’autre part, le CSD fournit l’infrastructure nécessaire pour les échanges de titres, qu’on peut assimiler à la « tuyauterie » des marchés.
La cession d’une obligation se compare à la vente d’une maison. A l’instar d’un notaire, Euroclear ou un de ses concurrents, par exemple le luxembourgeois Clearstream ou la DTCC aux Etats-Unis, vérifie que l’obligation existe juridiquement, que le vendeur en était bien propriétaire lors de l’opération et qu’il ne l’avait pas vendue au même moment à quelqu’un d’autre.
Le CSD intervient une fois la transaction actée, ce qu’on appelle le postmarché. Il réalise la livraison des titres à l’acheteur et, en contrepartie, le versement des fonds correspondants au vendeur, c’est-à-dire le « règlement-livraison ». Il enregistre donc, dans son système informatique, les changements de propriété.
« Après le règlement, il assure le paiement des intérêts, la comptabilisation des droits de vote ou la transmission en cas de décès », précise Frédéric Jouneau.
Conformément au règlement CSDR, tous les titres financiers négociés en Europe doivent être enregistrés auprès d’un dépositaire central de titres. Historiquement, chaque place financière avait son CSD. Suite à des rachats, Euroclear possède les dépositaires centraux de la France, du Royaume-Uni, de la Belgique, de la Finlande, des Pays-Bas et de la Suède. Il garde de ce fait plus de 50 % de tous les titres émis dans l’UE et représente plus de 60 % des règlements qui y sont effectués.
Transactions transfrontalières
Mais la force du groupe provient avant tout de sa filiale Euroclear Bank, dépositaire central international qui opère les opérations de règlement-livraison sur les transactions transfrontalières. Clearstream et Euroclear sont en effet les deux seuls dépositaires centraux de titres internationaux en Europe, l’entreprise belge devançant sa concurrente luxembourgeoise. Elle a par exemple collaboré avec la DTCC américaine pour faciliter la cotation de TotalEnergies à New York.
La taille est cruciale dans cette activité où les effets de réseau sont déterminants : plus une plateforme est utilisée, plus elle devient efficace et attractive. Les experts de la finance jugent qu’en l’occurrence, la concentration ne pose pas de problème, dans la mesure où elle fonctionne comme un réseau de voies ferrées. S’il y avait une seule CSD internationale, ce pourrait même être encore plus pratique : tout le monde a un compte chez un CSD international et tout transite par eux, à l’instar des trains qui empruntent tous les mêmes rails.
Dans les faits, Euroclear, entreprise privée, assure une mission de quasi-service public. Tout repose aujourd’hui sur la confiance qu’accordent les clients à sa plateforme. Cette dernière insiste sur sa neutralité par rapport aux mouvements géopolitiques. Auxquels elle n’échappe toutefois pas. En décembre, l’agence de notation Fitch avait prévenu qu’un transfert des fonds de la Banque centrale russe déposés sur les comptes d’Euroclear vers l’UE entraînerait une dégradation de la note de l’entreprise. Quant aux autorités belges, elles s’opposent toujours à l’utilisation de ces actifs russes, notamment par peur de représailles de la part de Moscou.
L’un des principaux risques qui pèsent sur Euroclear, société informatique par excellence, concerne les cyberattaques
La difficulté tient, enfin, à la superposition de systèmes informatiques et de droits nationaux, « une machine monstrueuse, une plomberie infernale », évoque Frédéric Jouneau. L’un des principaux risques qui pèsent sur Euroclear, société informatique par excellence, concerne d’ailleurs les cyberattaques. Elle a, de longue date, mis en place des systèmes de secours capables de répliquer l’ensemble de son infrastructure informatique, répartis sur plusieurs sites tenus secrets en Europe.
« Si ses serveurs étaient pris d’assaut, ce serait une catastrophe : le marché mondial pourrait se gripper, faute de certitudes sur la bonne exécution des transactions », poursuit le spécialiste.
Le scénario d’une attaque menée par des cyberpirates russes n’est d’ailleurs pas exclu : une possible tentative de « vengeance » après le gel des actifs de Moscou.