Alors que le Kremlin a confirmé ce lundi la tenue de nouvelles négociations tripartites avec l’Ukraine et les États-Unis à Abou Dabi, les états-majors européens jugent crédible l’hypothèse d’une agression russe à court terme contre un pays de l’Otan, afin de tester la solidité de l’article 5, socle de la défense collective de l’Alliance. Dans un entretien accordé au journal britannique The Times la semaine dernière, le général Gerald Funke, chef du commandement en soutien des forces armées allemandes, évoque la perspective d’une attaque russe « d’ici 2028 ».

Dans le contexte d’une offensive sur les pays baltes, la réaction de la Bundeswehr est déjà bien rodée : déploiement d’une brigade d’infanterie forte de 4 800 hommes depuis une base avancée en Lituanie, dépêchement immédiat de 15 000 militaires vers le front, et utilisation des grands ports de la mer du Nord pour acheminer des dizaines de milliers de soldats alliés vers l’est, par des routes et des voies ferrées saturées de sabotages russes, de cyberattaques et de frappes de missiles à longue portée.

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Le général trois étoiles commande un corps d’armée dédié à soutenir l’effort de guerre à l’arrière du front, qui compte près de 55 000 hommes – une force supérieure à la plupart des armées nationales européennes. Il s’attend à un afflux de blessés vers les cinq hôpitaux militaires de l’Allemagne, qui disposent de 1 800 places chacun. « Aujourd’hui, je dois envisager la possibilité de mille militaires blessés par jour. Plus on se penche sur la question, plus elle devient complexe et plus il est difficile de se la représenter », déclare-t-il.

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L’Allemagne comme « hub logistique » de l’Otan

« Ce qui m’inquiète le plus actuellement, c’est l’aspect hybride, clandestin : sabotages, cellules dormantes, attaques ciblées. Je ne peux pas exclure l’usage de missiles à longue portée. Mais la menace hybride est, selon moi, très élevée », juge l’officier. Il voit ainsi l’Allemagne comme un « hub logistique » pour « gérer les chaînes d’approvisionnement avec le plus de fluidité possible » et faire passer les troupes alliées.

Funke évoque la nécessité d’actualiser l’ancien système de réquisition des transports publics, à l’instar de la Deutsche Bahn, alors que la Bundeswehr estime que 800 000 hommes de l’Otan pourraient être déployés à l’Est via le territoire allemand. « Si des troupes britanniques devaient par exemple traverser l’Allemagne, elles arriveraient par un port comme Emden ou Bremerhaven, puis seraient dirigées vers le flanc est, où qu’il se situe », explique-t-il.

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Au-delà de la question des moyens, le général Funke exhorte à « réactiver la mémoire musculaire » de l’Otan et de l’Allemagne, héritée de la guerre froide. Selon lui, la société dans sa globalité doit être capable de soutenir l’effort de guerre. « Il faut le dire très clairement : sans le soutien civil dans un concept de défense totale, nous ne serions pas capables de nous défendre », martèle-t-il.

Ainsi, les pays européens, au premier rang desquels l’Allemagne, doivent accepter la disparition des « dividendes de la paix », expression apparue après la disparition du Bloc de l’Est pour justifier la réduction des dépenses militaires. En 1990, l’Allemagne réunifiée était forte de près de 500 000 militaires d’active, avant de décroître progressivement, comme la plupart des armées européennes. Une baisse des capacités opérationnelles consacrée par la suspension du service militaire obligatoire en 2011 par Angela Merkel, soucieuse de baisser la dépense publique.

C’est en ce sens que le Bundestag a adopté une nouvelle réforme du service militaire volontaire en décembre. Le chancelier Friedrich Merz avait alors affiché sa volonté de faire de la Bundeswehr l’armée conventionnelle « la plus puissante d’Europe ». Une mesure qui rentre dans le vaste projet de modernisation à 100 milliards de dollars adopté en août dernier par les parlementaires, pour une armée qui compte 182 000 militaires d’active, loin du demi-million de la jeune Allemagne réunifiée.