L’Union européenne protège à la fois la biodiversité et le bien-être des animaux domestiques, mais manque de réponse juridique lorsque ces derniers menacent la faune sauvage. Un vide réglementaire que décrit le chercheur espagnol Miguel Ángel Gómez-Serrano (Universitat de València).
Près de 44 % des ménages de l’Union européenne possèdent au moins un animal de compagnie, dont plus de 90 % sont des chiens ou des chats. La place des animaux de compagnie dans nos vies n’a cessé de croître au cours des dernières décennies, mais elle s’est fortement accélérée à partir de la pandémie de Covid-19. Plus précisément, on estime que la population européenne d’animaux de compagnie a augmenté de 11 % en 2022, pour atteindre 340 millions, principalement des chats (127 millions) et des chiens (104 millions).
À mesure que les foyers adoptent chiens et chats, l’intérêt pour leur bien-être ne cesse de croître. Dans le même temps, le déclin des populations d’animaux sauvages alerte la société sur la nécessité de protéger la biodiversité.
La population européenne d’animaux de compagnie a augmenté de 11 % en 2022 - Miguel Ángel Gómez-Serrano
Mais cette convergence ne va pas toujours de soi. S’il existe un certain chevauchement entre les objectifs du bien-être animal et ceux de la conservation de la faune sauvage, un biais apparaît clairement dans la hiérarchisation des priorités entre animaux de compagnie et animaux sauvages, en particulier lorsque ces deux groupes interagissent.
Une étude récente identifie les ressorts du conflit entre défenseurs du bien-être des animaux de compagnie et partisans de la conservation de la nature. Ce travail analyse les leviers juridiques, dans le cadre de l’Union européenne, permettant de réduire l’impact des animaux de compagnie sur les animaux sauvages.
Colonie féline située à la périphérie d’une commune de l’aire métropolitaine de Valence. Tant sa localisation que la liberté de déplacement des chats favorisent les interactions avec les espèces sauvages. - Miguel Ángel Gómez-SerranoDeux cadres juridiques difficilement conciliables
L’Union européenne dispose actuellement d’une législation environnementale solide, dans laquelle les directives « Oiseaux » et « Habitats » ont joué un rôle clé dans la protection de la faune sauvage. En revanche, la législation relative au bien-être animal – en particulier celle concernant les animaux de compagnie – est beaucoup plus récente et reste encore émergente.
En toute logique, le bien-être animal a été associé exclusivement aux espèces domestiques, tandis que les espèces sauvages relèvent du droit de l’environnement.
Mais ce déséquilibre a engendré un important vide juridique : que se passe-t-il lorsque des animaux de compagnie causent des dommages à la faune sauvage ?
Des animaux de compagnie devenus sauvages
Parmi les impacts les plus importants des animaux de compagnie sur la faune sauvage figurent ceux liés aux individus retournés à l’état sauvage. Les animaux abandonnés ou échappés peuvent former des populations autosuffisantes dans la nature, avec de graves conséquences pour les espèces autochtones.
Les perroquets échappés des foyers en sont un bon exemple. Des espèces comme la perruche à collier ou la conure veuve ont établi des colonies dans de nombreuses villes européennes. Au-delà de la question de savoir s’il faut les considérer comme des espèces invasives, leur gestion constitue un conflit socio-environnemental complexe.
Certains travaux scientifiques suggèrent qu’elles entrent en compétition avec les espèces locales pour les sites de nidification et les ressources, mais ce sont des animaux charismatiques et appréciés par le public, si bien que leur régulation suscite de vives controverses sociales.
Conures veuves (Myiopsitta monachus) nichant dans une commune de l’aire métropolitaine de Valence. - Miguel Ángel Gómez-Serrano
Cependant, si un animal de compagnie concentre particulièrement les préoccupations lorsqu’il retourne à l’état sauvage, c’est bien le chat domestique. Il est considéré comme l’un des prédateurs invasifs les plus nocifs au monde, responsables d’environ 25 % des extinctions contemporaines de reptiles, d’oiseaux et de mammifères à l’échelle mondiale.
Malgré ces preuves, il existe encore en Europe une forte réticence à reconnaître les chats retournés à l’état sauvage (ou chats harets) comme des espèces invasives, ce qui limite les options juridiques pour gérer leur impact.
Animaux de compagnie qui errent librement hors de leur domicile
De nombreux animaux de compagnie passent une partie de leur temps à l’extérieur sans surveillance. Pour les chiens, les impacts concernent principalement la prédation sur la faune sauvage et la transmission de maladies.
Les chats, qui errent plus librement hors de leur domicile, pratiquent également la prédation, même lorsqu’ils sont bien nourris, affectant particulièrement les oiseaux et les petits vertébrés dans les environnements urbains et périurbains.
Images provenant d’une caméra de suivi photographique montrant un poussin de l’Échasse blanche (Himantopus himantopus) dans son habitat de reproduction, suivi peu après par un chat provenant d’une colonie féline illégale située à l’intérieur d’une zone protégée du Parc naturel de l’Albufera de Valence. Le couple d’échasses blanches a perdu trois de ses quatre poussins en seulement quelques jours à cet endroit. - Miguel Ángel Gómez-Serrano
Un cas particulier concerne les colonies félines. Le contrôle des populations de chats errants relève généralement des États membres de l’UE, ce qui entraîne des approches très variées, allant de la mise à l’écart des animaux aux programmes de capture, stérilisation et retour (méthode CSR).
Bien qu’il s’agisse d’une méthode socialement acceptée, les preuves scientifiques montrent que, dans la majorité des cas, elle n’est pas efficace pour réduire la population de chats ni pour limiter à court terme leur impact sur la faune sauvage.
Campagne visant à réduire l’impact d’une colonie féline dans une zone protégée du Parc naturel de l’Albufera de Valence. - Miguel Ángel Gómez-SerranoPromener des animaux de compagnie dans la nature
Promener son chien dans la nature est devenu une des activités de loisirs particulièrement courante, en atteste notamment, dans les zones concernées, la popularité croissante des plages pour chiens. Ce type de gestion est probablement bénéfique pour la santé des animaux et de leurs propriétaires, mais pas pour la faune sauvage.
Sur les plages naturelles, par exemple, les chiens peuvent avoir un impact grave sur les oiseaux nichant au sol, comme les gravelots à collier interrompu. Même en l’absence de prédation directe, la simple présence d’un chien peut amener les oiseaux à abandonner leurs nids ou à réduire le temps d’incubation, avec des effets négatifs sur le succès reproducteur.
Un couple de gravelots à collier interrompu reste près de la clôture protégeant les dunes alors que des chiens se promènent sur la plage. Il s’agit d’une zone de reproduction d’oiseaux où les animaux de compagnie sont interdits. - Miguel Ángel Gómez-SerranoRéconcilier le bien-être animal et la conservation
À mesure que la biodiversité diminue et que les populations d’animaux de compagnie augmentent dans les foyers européens, le conflit entre la conservation de la faune sauvage et la défense du bien-être animal s’intensifie. Il devient donc urgent de réconcilier ces perspectives divergentes et d’harmoniser leurs cadres juridiques respectifs.
L’Union européenne dispose de marges de manœuvre juridique pour agir. Les directives environnementales obligent déjà les États membres à prévenir les dommages aux espèces protégées, ce qui pourrait se traduire par des restrictions plus claires concernant la liberté de déplacement des animaux de compagnie, en particulier dans les espaces naturels protégés.
Parallèlement, l’élaboration d’une nouvelle législation sur le bien-être animal constitue une occasion de renforcer la responsabilité des propriétaires tout en réduisant l’impact de la liberté de déplacement et en prévenant l’abandon ou le retour à l’état sauvage.
Il est nécessaire que les autorités s’attellent à la régulation de l’impact des animaux de compagnie et que leurs propriétaires s’engagent activement à les limiter. Ce n’est qu’ainsi que nous éviterons d’atteindre le point de non-retour où les seuls animaux que nous observerons lors de nos promenades dans la nature seront nos propres animaux de compagnie.