Dans un rapport récent, la Cour des comptes dresse le bilan d’une FFR fragilisée par des années de dérives et un modèle économique devenu insoutenable. Si des progrès récents sont salués, l’institution appelle à une vigilance maximale et un redressement financier rapide.

La FFR sort d’une période de turbulences institutionnelles, sportives et financières dont les effets se font encore sentir. Dans un rapport couvrant les exercices 2018 à 2024, la Cour des comptes dresse le constat d’une fédération à la fois mieux gouvernée qu’hier, mais aujourd’hui engagée dans une course contre la montre pour redresser une situation financière jugée préoccupante.

Avec près de 350 000 licenciés, 1 900 clubs et un budget avoisinant les 150 millions d’euros, la FFR reste l’une des plus importantes fédérations sportives françaises. Mais cette puissance masque un modèle économique devenu fragile. En 2023 et 2024, les résultats d’exploitation ont plongé dans le rouge, révélant un déficit structurel : les recettes ne suffisent plus à couvrir l’augmentation continue des dépenses, notamment celles liées aux équipes de France, au soutien des territoires et au fonctionnement interne. Ici, la Cour n’élude pas les errements passés. La condamnation en première instance de Bernard Laporte pour corruption (2022), la gestion controversée de certains grands dossiers – Coupe du monde 2023, centre d’innovation de Pantin – ont durablement entaché la crédibilité de la fédération. Depuis l’élection de Florian Grill en 2023, des progrès sont toutefois salués par l’institution : représentation de l’opposition au sein du bureau stratégique, hausse des licenciés (de 280 000 en 2019 à 360 000 aujourd’hui), renforcement des dispositifs d’éthique et de probité, amélioration des procédures de décision. Ces avancées restent pourtant fragiles et les magistrats financiers appellent à maintenir une vigilance maximale comme à poursuivre la mise en œuvre des recommandations de l’Agence française anticorruption, en particulier sur les marchés, les grands projets et le fonctionnement du comité d’éthique.

Des projets structurants mal maîtrisés

Le rapport pointe deux décisions emblématiques d’une gestion jugée insuffisante. La première concerne le centre d’innovation du rugby (CIR) à Pantin, dont le coût a dérivé et dont le modèle économique reste incertain : son exploitation pourrait générer jusqu’à 3 millions d’euros de déficit par an. La seconde porte sur la cession d’un septième du capital du Tournoi des 6 Nations au fonds d’investissement CVC Capital Partners, décision préparée à grands frais de conseil (1,5 M€) mais insuffisamment débattue dans les instances. Dans les deux cas, la Cour dénonce un manque d’information des élus et des engagements financiers pris sans débat stratégique approfondi.

Sur le plan sportif et territorial, le tableau est plus flatteur. La FFR a massivement investi dans l’accompagnement des clubs, notamment avec la création des conseillers techniques, dispositif unique dans le paysage sportif français. La féminisation de la pratique progresse aussi fortement, tout comme le nombre global de licenciés, dopé par les performances des équipes de France et l’exposition médiatique du rugby. Mais ces choix ont un prix. Entre 2017 et 2024, les effectifs salariés ont augmenté de 40 %, entraînant une hausse marquée de la masse salariale. Si un effort de maîtrise est engagé depuis deux ans, il reste insuffisant face à l’ampleur des déséquilibres. Les relations entre la FFR, la direction des sports et l’Agence nationale du sport sont jugées globalement satisfaisantes, mais perfectibles dans leur suivi. La Cour insiste cependant sur un point particulièrement sensible : la sécurité et l’accompagnement des joueurs mineurs. Le drame concernant Medhi Narjissi, survenu à l’été 2024 lors du déplacement de l’équipe de France U18 en Afrique du Sud, est explicitement cité comme un révélateur de failles graves dans l’organisation des séjours, la préparation des déplacements et la clarification des responsabilités entre la fédération, l’État et les encadrants. Les magistrats recommandent ici un renforcement strict des procédures de sécurisation.

Une trésorerie sous tension, des risques à venir

Pour finir, la situation financière est jugée « préoccupante » à court terme. Les versements de CVC (plusieurs millions d’euros annuels) s’arrêteront après 2026, tandis que de lourds décaissements sont attendus en 2028, notamment pour couvrir les pertes liées à la Coupe du monde 2023. Auditionné par les magistrats au cours de leur audit, Bernard Laporte n’a d’ailleurs pas souhaité exercer de droit de réponse.

La fédération a bien élaboré un plan de redressement à cinq ans, jugé de « grande qualité » par la Cour, mais son succès dépendra d’une discipline budgétaire rigoureuse et du maintien de l’attractivité du rugby. L’équilibre est donc fragile et ne dépend pas que du bon vouloir fédéral. Autre point sensible : la gestion des assurances des licenciés. Le mécanisme actuel d’auto-assurance, reposant sur un fonds de 11 millions d’euros par an, n’est pas juridiquement sécurisé et devra être profondément réformé pour se conformer au droit, notamment en dissociant le fond d’assurances de la trésorerie générale. En creux, le message de la Cour est limpide : le rugby français dispose d’atouts considérables, d’un ancrage territorial solide et d’une dynamique sportive réelle, mais son modèle économique n’est plus soutenable en l’état. Actuellement en négociations avec Bercy pour échapper au redressement fiscal de 7 millions d’euros consécutif à une Coupe du monde déficitaire à hauteur de 20 millions d’euros, les dirigeants fédéraux savent l’exercice périlleux. « La cessation de paiements n’est pas chimérique », nous a-t-on fait comprendre il y a peu. Si dans le pire des cas, celle-ci se matérialisait un jour, il faudrait alors à la FFR réduire sa masse salariale, doubler le prix des licences, raboter un peu plus ses coûts voire, en cas d’urgence absolue, vendre le CNR de Marcoussis. À la lumière des signaux positifs entraperçus récemment, on en est encore très loin. La FFR entend d’ailleurs revenir à l’équilibre d’ici deux ans, en s’appuyant notamment sur un Tournoi 2026 qui devrait remplir les caisses de façon significative.