Publié le
2 févr. 2026 à 17h06
Romain Ntamack jouera-t-il contre le pays de Galles le 15 février ? Sportivement, on n’en sait rien pour l’instant, mais médicalement, l’ouvreur du XV de France pourra postuler.
Comme l’explique Midi Olympique, il aura observé les 40 jours sans contact imposés par son urologue après avoir été victime d’une fissure de la capsule fibreuse d’un rein le 28 décembre en Top 14. Laquelle était totalement résorbée avant le match contre Bayonne samedi, mais le staff médical de Toulouse a mis son véto à toute participation de l’international tricolore, qui n’était qu’à son 34e jour de récupération.
C’est indéniable, la santé des joueurs est mieux considérée et prise en charge aujourd’hui. Les instances mettent des mesures en place : protocoles commotion, protège-dents connectés, accompagnement à la santé mentale, mise en commun des dossiers santé numériques des joueurs afin de recueillir des données et de pouvoir faire des études scientifiques…
Le rugby est même précurseur dans de nombreux domaines concernant la santé de ses pratiquants. Il y a quelques semaines encore, World Rugby a décidé de tester l’abaissement de la ligne de plaquage lors de la prochaine Coupe du monde U20, en Géorgie en juillet prochain.
Chocs, gabarits, règles : ce qui inquiète le Pr Chazal dans le rugby moderne
Est-ce pour autant suffisant ? Jean Chazal, neurochirurgien retraité du CHU de Clermont-Ferrand, ancien médecin du club de Clermont et président de la commission médicale de l’ASM, assure que non. Il se montre même très alarmiste. Auteur en 2019 du livre « Ce rugby qui tue » (ed. Solar), il estime que rien n’a vraiment changé depuis.
« Ce n’est ni pire, ni mieux. Des mesures ont été prises et ça va dans le bon sens, mais elles interviennent après la blessure. Il vaudrait mieux prévenir », explique-t-il. « Prenons l’abaissement de la ligne de plaquage par exemple. D’accord… Mais quand un rugbyman entre à 25 ou 30 km/h dans un autre rugbyman qui peut être lancé à la même vitesse, la force déployée est extraordinaire, qu’on soit au-dessus des épaules ou en dessous. »
Ce qui inquiète particulièrement le scientifique, c’est la modification des gabarits, avec des prises de masse importantes. « Ce sont des hommes ‘augmentés’ d’une certaine façon. Le rugby, qui était un sport » de mains, de pieds et de stratégie quand il a été inventé «, est depuis la professionnalisation en 1995 devenu un sport de contact ».
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« Avant, il y avait 2 populations sur le terrain : les avants bataillaient avec les avants, et les arrières avec les arrières, en gros. Aujourd’hui, les avants courent pratiquement aussi vite que les arrières et les arrières vont dans les rucks avec les avants. Sauf qu’un ouvreur de 90 kg qui va dans un ruck et se prend un avant de 120 kg, encaisse 30 kg de différence. Et dans le cas des plaquages à 2, on peut avoir 70 ou 90 kg de différence. »
Des chocs qui peuvent faire très mal… Et qui sont mesurables :
« Pour vous donner une idée, un coup de poing asséné à un adversaire déploie une énergie de 200 joules environ. Un choc entre 2 rugbymen lancés l’un contre l’autre et qui se télescopent entre 25 et 30 km/h peut déployer une énergie de 4000 à 6000 joules. 10 000 joules, dans le pire des cas. »
Professeur Chazal
Et si l’on parle beaucoup des commotions, le cerveau n’est pas le seul organe qui puisse être touché. Le foie, la rate ou encore les reins sont exposés, comme on l’a vu avec Romain Ntamack. Le Professeur Chazal explique : « Il souffrait d’une contusion hémorragique. Ça veut dire quoi ? Que son rein s’est déchiré. Quand j’en ai parlé à des collègues médecins dans des clubs, ils m’ont dit qu’ils en avaient déjà vu… »
« La plupart cicatrisent mais quand même, un rein qui a été contusionné est affaibli. Le rein, c’est extrêmement fragile. Et c’est un organe vital ! J’ai vu l’action : Romain Ntamack a été plaqué par-derrière et le joueur qui l’a plaqué lui est tombé dessus. Il n’était pas obligé de le faire et ça a augmenté le traumatisme ! »

Camille Lopez, alors ouvreur de Clermont, avait subi une fracture ouverte en H Cup. (©Icon Sport)Un changement des règles pour plus de prévention ?
Le comportement et l’éthique des joueurs aujourd’hui sont un sujet central selon le médecin. « Le joueur qui est tombé sur lui aurait dû être sanctionné », argue-t-il, livrant pléthore d’exemples.
« Quand j’étais médecin de l’ASM, Camille Lopez avait été plaqué par-derrière alors qu’il n’avait plus le ballon. Sa jambe était en porte-à-faux et le plaqueur s’était laissé tomber dessus. Il avait pris plus de 100 kg sur la jambe et elle s’était fracturée, bien sûr. Une fracture ouverte pour un jeu, juste un jeu, ce n’est pas admissible ! »
« J’avais parlé de porter plainte, on m’avait répondu que c’était un accident de jeu », révèle-t-il, évoquant aussi Nick Abendanon, « dézingué par Ma’a Nonu » sur un plaquage par-derrière il y a quelques années alors qu’il n’avait plus le ballon et qu’il soufflait. « Il avait mis un an à s’en remettre. » Ou encore le cas d’Arthur Retière, « détruit par Pollock, face à terre avec une commotion évidente et qui a rejoué 6 jours plus tard » (titulaire à la mêlée contre Paris il y a 10 jours, N.D.L.R.).
Selon le médecin, le jeu doit encore évoluer. Même si l’article 9 alinéa 11 des règlements de World Rugby stipule que « les joueurs ne doivent rien faire qui soit imprudent ou dangereux pour autrui », les règles doivent changer d’après lui. En interdisant les plaquages à 2 ou par-derrière, par exemple. Ou en faisant des catégories de poids. « Il faut que les décisions arbitrales soient cohérentes aussi ».
« Je le répète, une collision entre 2 molosses peut développer jusqu’à 4000 joutes d’énergie. C’est terrible ! C’est comme ça qu’il y a des blessés graves, des hémorragies, des morts », répète le Pr Chazal, qui assure « ne rien avoir contre le rugby. »
« La première fois que j’ai vu un match, c’était à 5 ans, avec mon grand-père. J’ai toujours été passionné. Je ne veux surtout pas supprimer le rugby mais l’aménager et faire prendre conscience aux jeunes, aux instances que ce sport est devenu dangereux. »
Professeur Chazal
Jean Chazal « persona non grata » dans le milieu
Depuis qu’il le dit, depuis qu’il l’a écrit dans son livre il y a 6 ans, Jean Chazal assure être devenu « persona non grata » dans le milieu. « Il y a une vraie omerta. J’avais été invité à l’observatoire médical de Marcoussis en 2017-2018 et ils m’ont viré en m’expliquant que je disais des choses trop inquiétantes et que ça allait diminuer le nombre de licenciés. »
Mais il continue, dénonçant les « enjeux financiers et politiques », le « sport business »… «Que font les Ministères des Sports et de la Santé ? Je suis allé voir des députés, j’ai demandé à être auditionné à l’Assemblée Nationale, au Sénat etc. On me dit : ‘oui professeur, c’est intéressant, on vous rappelle’. Mais je ne suis jamais rappelé ! »
Jean Chazal avait envoyé son livre à la FFR, à la LNR, à de nombreux présidents de club. « Pas un ne m’a répondu », assure-t-il. « L’année avant que je l’écrive, en 2018, il y avait eu 4 morts. Depuis, il y a eu des tétraplégiques ou encore ce gamin de 15 ans à Bastia décédé un samedi après-midi après un choc à la tête lors d’un match. Ce n’est pas acceptable. »
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