[Un article de The Conversation écrit par
Florian Bonnet – Démographe et économiste,
spécialiste des inégalités territoriales, Ined (Institut national
d’études démographiques) – Carlo Giovanni Camarda
– Docteur, spécialiste des méthodes de prévision (mortalité,
longévité, etc.), Ined (Institut national d’études démographiques)
– France Meslé – Démographe, Ined (Institut
national d’études démographiques) & Josselin
Thuilliez – Economiste, Directeur de recherche au CNRS,
Centre national de la recherche scientifique (CNRS)]
Depuis plus d’un siècle et demi, l’espérance de vie progresse
régulièrement dans les pays riches. Les gains ont été
spectaculaires au XXe siècle, grâce au recul des
maladies infectieuses puis aux progrès de la médecine
cardiovasculaire.
Cependant, depuis quelques années, une question obsède les
experts : et si cette formidable mécanique
s’essoufflait ? Dans plusieurs pays occidentaux, les gains
d’espérance de vie sont devenus modestes, voire inexistants.
Certains chercheurs y voient le signe que nous approchons d’un
« plafond » biologique de la longévité humaine. D’autres,
au contraire, estiment que des marges de progression existent
encore.
Pour trancher, il ne suffit pas de regarder les chiffres
nationaux. En effet, derrière la moyenne d’un pays se cachent des
réalités régionales très contrastées. C’est ce que nous avons
montré dans une étude tout juste publiée dans Nature Communications. Analysant des
données collectées entre 1992 et 2019, elle a porté sur 450 régions
d’Europe occidentale regroupant près de 400 millions
d’habitants.
Une étude européenne d’une ampleur inédite
Pour mener à bien nos travaux, nous avons rassemblé des données
de mortalité et de population en provenance d’instituts
statistiques nationaux de 13 pays d’Europe occidentale, de
l’Espagne au Danemark, du Portugal à la Suisse.
À partir de ces données originales, nous avons d’abord mené un
large travail d’harmonisation, crucial parce que les régions ne
sont pas toutes de taille équivalente, et que les données étaient
plus ou moins détaillées selon les pays.
Nous avons ensuite reconstitué, entre 1992 et 2019, pour chaque
région, l’évolution annuelle de l’espérance de vie à la naissance, un indicateur
qui reflète la mortalité à tous les âges. Grâce à des méthodes
statistiques avancées, nous avons pu dégager les grandes tendances
de fond, au-delà des fluctuations de court terme entraînées par des
épisodes tels que la canicule de 2003, ou des épidémies virulentes
de grippe saisonnière telle que celle de 2014-2015. Nous arrêtons
nos analyses à l’année 2019, car il est aujourd’hui encore trop tôt
pour savoir si la pandémie de Covid-19 a impacté ces tendances sur
le long terme, ou uniquement entre 2020 et 2022.
Le résultat obtenu nous donne un panorama inédit des
trajectoires régionales de longévité en Europe sur près de trente
ans, duquel nous pouvons tirer trois enseignements.
Premier enseignement : la longévité humaine n’a pas
atteint ses limites
Le premier message fort de notre étude est le suivant : les
limites de la longévité humaine ne sont pas encore atteintes. En
effet, en nous concentrant sur les régions pionnières qui affichent
les niveaux d’espérance de vie les plus élevés (en bleu sur le
graphique ci-dessous), nous ne constatons aucune décélération des
progrès.

Évolution de l’espérance de vie
dans les régions pionnières et en retard d’Europe occidentale,
1992–2019. La ligne rouge (respectivement bleue) représente la
moyenne de l’espérance de vie à la naissance des régions
appartenant au décile supérieur (respectivement inférieur) de la
distribution. La ligne noire indique la moyenne pour l’ensemble des
450 régions. Les valeurs minimale et maximale sont représentées par
des symboles distincts, correspondant aux régions
concernées. Florian
Bonnet, Fourni par
l’auteur
Les régions concernées continuent à gagner environ deux mois et
demi d’espérance de vie par an pour les hommes, et un mois et demi
pour les femmes, un rythme équivalent à celui observé durant les
décennies précédentes. Parmi elles figuraient en 2019 les régions
du nord de l’Italie, de la Suisse tout comme certaines provinces
espagnoles.
Pour la France, on y retrouve des départements tels que Paris,
les Hauts-de-Seine ou les Yvelines (aussi bien pour les hommes que
pour les femmes), et les départements autour de l’Anjou et de la
frontière suisse (uniquement pour les femmes). En 2019, l’espérance
de vie y atteignait près de 83 ans pour les hommes, et 87 pour
les femmes.
Autrement dit, malgré les inquiétudes récurrentes, rien
n’indique à ce jour que la progression de la durée de vie ait
atteint un plafond de verre ; l’allongement de l’espérance de
vie reste possible. C’est un résultat fondamental, qui nuance les
discours alarmistes : il existe encore un potentiel
d’amélioration.
Deuxième enseignement : des situations régionales
divergentes depuis le milieu des années 2000
Le tableau devient plus sombre quand on se penche sur les
régions en retard, indiquées en rouge sur la figure ci-dessus. Dans
les années 1990 et au début des années 2000, ces régions
connaissaient des gains rapides d’espérance de vie. Les progrès y
étaient même plus rapides qu’ailleurs, conduisant à une convergence
des espérances de vie régionales en Europe.
Cet âge d’or, cumulant hausse rapide de l’espérance de vie en
Europe et réduction des disparités régionales, a pris fin vers
2005. Dans les régions les plus en difficulté, qu’il s’agisse de
l’est de l’Allemagne, de la Wallonie en Belgique, ou de certaines
parties du Royaume-Uni, les gains d’espérance de vie ont fortement
ralenti, atteignant des niveaux quasiment nuls. On ne retrouve pas
de départements français parmi ces régions pour les femmes, mais en
ce qui concerne les hommes, les départements de la région
Hauts-de-France y figurent.
Au final, l’Europe de la longévité est de plus en plus coupée en
deux. D’un côté, des régions pionnières qui poursuivent leur
progression ; de l’autre, des régions en retard où la
dynamique s’essouffle, voire s’inverse. Nous vivons donc une
véritable divergence régionale, qui contraste avec l’élan de
rattrapage des années 1990.
Troisième enseignement : le rôle décisif de la mortalité
entre 55 et 74 ans
Pourquoi un tel basculement ? Au-delà de l’espérance de vie
par âge, nous avons cherché à mieux comprendre ce changement
spectaculaire en analysant l’évolution des taux de mortalité par
âge.
Nous pouvons affirmer que cette divergence régionale ne
s’explique ni par l’évolution de la mortalité infantile (qui reste
très faible) ni par l’évolution de la mortalité au-delà de
75 ans (qui continue de reculer un peu partout). Elle vient
principalement de la mortalité autour de 65 ans.
Dans les années 1990, celle-ci reculait rapidement, grâce à
la diffusion des traitements cardiovasculaires et à des changements
dans les comportements à risque. Mais depuis les années 2000,
ce progrès s’est ralenti. Dans certaines régions, le risque de
mourir entre 55 et 74 ans a même commencé à augmenter à
nouveau ces dernières années, comme le montrent les cartes
ci-dessous.

Variation annuelle en pourcentage
de la probabilité de décéder entre 55 et 74 ans chez les
hommes (à gauche) et les femmes (à droite) dans 450 régions
d’Europe occidentale, entre 2018 et 2019. Florian Bonnet, Fourni par l’auteur
C’est notamment le cas de la plupart des départements du
pourtour méditerranéen français pour les femmes, qui apparaissent
en rose clair. C’est aussi le cas d’une grande partie de
l’Allemagne. Or ces âges intermédiaires sont cruciaux dans la
dynamique des gains d’espérance de vie, car un grand nombre de
décès s’y concentrent. Une stagnation ou une hausse de la mortalité
entre 55 et 74 ans suffit à briser la dynamique
d’ensemble.
Même si notre étude ne permet pas de cerner les causes précises
expliquant ces évolutions préoccupantes, la littérature récente
nous permet d’avancer quelques pistes, qui devront être testées
scientifiquement à l’avenir. Parmi elles, on retrouve les
comportements à risque, notamment le tabagisme, mais aussi la
consommation d’alcool, la mauvaise alimentation, ou le manque
d’activité physique, qui sont autant de facteurs qui se
concrétisent à ces âges.
Par ailleurs, la crise économique de 2008 a accentué les
inégalités territoriales en Europe. Certaines régions ont souffert
durablement, fragilisant la santé des populations y vivant, tandis
que la croissance est à nouveau vigoureuse dans d’autres régions où
les emplois fortement qualifiés se concentrent. Ces facteurs nous
rappellent que la longévité n’est pas seulement une affaire de
progrès de la médecine, mais qu’elle s’explique aussi par des
facteurs économiques et sociaux.
Et demain ?
Notre étude délivre un double message. Oui, il reste possible
d’allonger l’espérance de vie. Les régions pionnières en Europe en
donnent la preuve : elles continuent à progresser
régulièrement, sans signe de plafonnement. Cependant, cette
progression n’est pas partagée par tous. Depuis quinze ans, une
partie de l’Europe décroche, en particulier à cause de l’évolution
de la mortalité autour de 65 ans.
L’avenir de la longévité humaine semble, encore aujourd’hui,
moins dépendre de l’existence d’un hypothétique plafond biologique
que de notre capacité collective à réduire les écarts d’espérance
de vie. En extrapolant les tendances récentes, on peut craindre
qu’une Europe à deux vitesses ne se crée, opposant une minorité de
territoires qui continuent à repousser les frontières de la
longévité, et une majorité de territoires où les progrès
s’étiolent.
En clair, la question n’est plus seulement de savoir jusqu’où
l’espérance de vie peut grimper, mais surtout quels sont les
territoires qui pourront en bénéficier.![]()