Si, depuis l’attaque de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la guerre est redevenue une hypothèse en Europe, celle-ci est déjà le théâtre d’affrontements que se livrent, sur des terrains autres que militaires, les protagonistes des conflits actuels, Russie et Ukraine d’une part, Hamas et Israël d’autre part.
Cette guerre est informationnelle et vise à gagner, à son narratif, les opinions publiques mondiales afin de peser sur les décisions politiques qui pourraient directement influencer le déroulement de la guerre ou la résolution de celle-ci.
Une récente étude conçue et réalisée par Laurent Cordonnier, directeur de la recherche de la Fondation Descartes, nous donne quelques éléments fort intéressants sur les conséquences de cet affrontement informationnel. Intitulée « Sensibilité de la population française aux récits des protagonistes des conflits Russie-Ukraine et Hamas-Israël », elle porte sur « la manière dont les Français perçoivent les récits par lesquels les protagonistes des différents conflits cherchent à légitimer leurs actions » en évaluant leur sensibilité aux récits respectifs.
Un panel représentatif a ainsi été interrogé sur leur degré d’accord ou de désaccord avec les trois affirmations principales du récit de chacun des quatre protagonistes : Russie, Ukraine, Hamas et Israël.
Large soutien au récit ukrainien
Deux informations essentielles sont à retenir. La première tient aux résultats même de l’étude. On apprend ainsi que le discours de propagande russe prend peu dans l’opinion publique française quand le récit ukrainien recueille un large soutien.
Près de 80 % des Français sont ainsi d’accord avec l’affirmation selon laquelle l’Ukraine se défend légitimement face à une guerre d’agression et moins de 20 % adhèrent à l’idée que la Russie a envahi l’Ukraine pour protéger les populations russophones d’Ukraine.
De la même manière, mais dans des proportions moindres, les Français sont davantage sensibles au récit israélien qu’à celui du Hamas. Ils sont ainsi près de 64 % à considérer le Hamas comme un mouvement terroriste et un peu moins de 30 % à voir l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 comme un « acte de résistance ». Laurent Cordonnier constate également que « plus les répondants sont sensibles au récit russe, plus ils le sont également au récit du Hamas et inversement ».
« Viralité et recommandations algorithmiques »
L’étude s’intéresse également à la manière dont les sondés s’informent. Il apparaît clairement, qu’à profils sociodémographiques identiques, plus les répondants le font via les médias traditionnels – « régulés par des normes éditoriales et journalistiques ainsi que par un cadre légal et réglementaire » – plus ils ont tendance à se montrer sensibles aux récits ukrainiens et israéliens, et moins aux récits russes et du Hamas.
À l’inverse, plus les répondants s’informent fréquemment via les médias « non traditionnels » (IA, réseaux sociaux, messageries instantanées) – relevant d’un « espace constitué de canaux numériques hétérogènes, plus horizontaux et faiblement régulés » jouant sur les « logiques de viralité, de recommandations algorithmique » et de biais de confirmation – plus ils ont tendance à se montrer sensibles aux récits russes et du Hamas et moins aux récits ukrainiens et israéliens.
« Les modes d’accès à l’information ne sont pas neutres et sont susceptibles d’influencer différemment la sensibilité des Français à ces récits », explique Laurent Cordonnier.
L’usage de la presse écrite en forte chute
Or, nombre d’études montrent aujourd’hui que les jeunes ont davantage tendance à s’informer sur les réseaux sociaux et les plateformes vidéos − 42 % des 16-30 ans européens déclarent s’informer principalement par les réseaux sociaux (TikTok, Instagram, YouTube) − et que chez les 16-18 ans, Instagram et TikTok sont même plus utilisés pour l’information que la radio ou la presse. Ainsi, 65 % des 15-24 ans considèrent ainsi les plateformes sociales comme leur principale source d’information.
L’essor des créateurs de contenu et des formats courts (vidéos, posts interactifs) s’impose progressivement, pour les jeunes, comme une source d’actualité. Dans le même temps, la télévision est en recul et l’usage hebdomadaire de la presse écrite a fortement chuté. En France, seulement 22 % des moins de 35 ans utilisent les sites ou applis de presse chaque semaine.
L’absence de réaction de la jeunesse face à l’horrible répression du régime des mollahs doit beaucoup à l’absence d’images sur les réseaux sociaux.
Cela revient-il à dire que les narratifs manipulateurs portés par les États dictatoriaux ou les mouvements extrémistes ultraviolents seront, un jour, plébiscités et, ce faisant, les démocraties en réel danger ?
Laurent Cordonnier, prudent quant aux évolutions futures, remarque qu’aujourd’hui « la population garde une vraie capacité à faire la part des choses » et que « la mesure de la confiance est plus importante dans les médias traditionnels que dans les non traditionnels ».
Il explique ainsi qu’« une sensibilité à un sujet évolue entre 2024 et 2025 parce que les médias traditionnels se mettent à en parler ». D’autre part, le chercheur constate que « les jeunes continuent de consommer des médias traditionnels ».
Discours de propagande
Mais les espaces numériques virtuels sont bien, aujourd’hui, des espaces de la guerre informationnelle dans lesquels des récits alternatifs s’affrontent. L’absence de réaction, notamment de la jeunesse, face à l’horrible répression du régime des mollahs contre sa propre population doit beaucoup à l’absence d’images et d’information sur les réseaux sociaux.
L’enjeu politique est ainsi considérable, ce qu’ont bien compris les propagandistes en tout genre qui usent et abusent, directement ou par leurs proxys informationnels, des discours de propagande sur les réseaux sociaux et plateformes numériques, visant davantage la jeunesse.
Nous voilà, en réalité, devant un défi existentiel dont les acteurs sont multiples. Tout d’abord, les médias traditionnels, ceux qui fabriquent réellement l’information, n’ont pas dit leurs derniers mots en termes de visibilité future. D’autre part, il convient de faire de l’éducation en général, aux médias et à l’esprit critique en particulier, une priorité absolue.
Le vote à l’Assemblée nationale de la loi interdisant l’usage des réseaux sociaux aux moins de 15 ans ne peut être que la partie d’un tout. prouve. C’est la principale leçon de l’étude de la Fondation Descartes.
Iannis Roder est directeur de l’observatoire de l’Éducation de la Fondation Jean-Jaurès.