«Ne te fatigue pas garçon, ici on est tous déjà RN. Et puis on est tous bourrés en journée alors il n’y aura rien pour toi ici. » Sitôt passé le pas de la porte toujours ouverte de ce bar PMU d’un village de presque 10.000 habitants situé en bordure de l’A7, entre Avignon et Marseille, l’invitation à commenter une étude publiée vendredi dernier explorant un lien entre progression de l’extrême droite et fermeture des bars-tabacs est déclinée.

Par chance, la vitalité des débits de boissons de la commune provençale n’oblige pas à aller bien loin pour renouveler l’expérience : On y trouve trois ruelles plus loin un bar tout à fait similaire, avec comptoir en zinc, écran de télé, jeux de hasards, chaises hautes, et clientèles d’habitués, la musique des années 1980 en plus.

Nous voilà donc dans une commune épargnée par l’épidémie de fermeture de bar populaire mais pas moins représentative de la montée du vote d’extrême droite : De 20 % au premier tour des législatives en 2017, le FN devenu RN a réalisé ici un score de 39 % en 2024, contre 15 % en 2012.

« Je ne vois absolument pas le rapport », balaye Jérôme, qui se présente comme avocat d’affaires spécialisé dans le droit maritime, un petit ballon de blanc à la main. « Aux XXe siècle, peut-être l’opinion pouvait encore se faire dans les bars, aujourd’hui elle se fait sur les réseaux sociaux », juge le client, par ailleurs convaincu « d’un grand remplacement » en cours et d’une « guerre civile proche ».

Un racisme tranquille

Et si Jérôme dit ne pas voter, ses propos n’ont pas de quoi faire lever un sourcil à Claude, 79 ans, en costume et chaussures cirées, cheveux brossés, foulard noué autour du cou et une chevalière à Fleur de Lys au doigt. Le royaliste de cet après-midi entre habitués du bar « n’a pas grand intérêt pour les choses de la République » à laquelle il ne participe pas. « Je ne cherche pas à influencer les gens. Et ce que je pense, tu l’as dans le cœur ou tu ne l’as pas », lâche entre deux whiskys le provençal de toujours, par ailleurs ancien imprimeur.

« On entend beaucoup de propos racistes », indique sereinement Yann le barman, interrompu par Claude qui interjette : « Raciste, et je n’en ai pas honte. » Le trentenaire reprend derrière ses tireuses à bière : « Et sexistes et homophobes. Même lorsque des personnes concernées se trouvent à côté. »

A l’image de Fonzi, qui venait alors de se joindre au comptoir. « Chacun son opinion. Ça ne m’atteint pas et je ne vais pas les convaincre du contraire, je vote », explique le conducteur de bus. « Je suis quelqu’un de très large d’esprit, disons, et entendre des propos racistes ne m’empêche pas d’être au même endroit. D’ailleurs, je suis personne pour dire aux gens quoi faire », poursuit celui qui trouve que « depuis le Covid, les gens plus agressifs, plus renfermés ».

« Le comptoir, c’est un partage, c’est une discussion », s’enthousiasme pour sa part Jean-Luc, ancien militaire qui s’en « B** les c**** de Macron et des politiques » et s’épanche sur une vieille déception amoureuse. « Tu sais la politique, on en parle peu, et les discussions de comptoir, c’est souvent compliqué. Il y a un peu des courts-circuits. Alors oui, on va rigoler de Trump un peu. Un peu pendant la Présidentielle où, comme pour la Coupe du monde, tout le monde est footballeur. Mais ça ne va pas plus loin », intervient Yann.

« Et bien tant mieux »

« Plus que les fermetures de bar, qui sont les derniers commerces à fermer dans un village, ce sont les politiques des gouvernements et les fermetures d’usine qui font progresser l’extrême droite », résume Claude le royaliste.

Sorti du taf, Tarik, pousse à son tour la porte du café. « Tiens voilà l’arabe du coin ». « Euh mezzo mezzo », corrige Tarik en disant bonjour à l’équipe de fin d’aprèm. « Rappelle-moi, c’est ton père ou ta mère qui est blanc du coup ? », demande Claude. « Et pourquoi ces questions ? », interroge Tarik. « On nous demande si tu crois que la fermeture des bars dans des villages provoque la montée du vote d’extrême droite ? », présente le coquet septuagénaire. « Ah oui ? Et bien tant mieux », clos Tarik, laissant la conversation s’orienter vers un gain de 20 euros sur un jeu à gratter, puis glisser pour la soirée au fil du zinc entre problème de chauffage et match de l’OM.