Ce classement est subjectif forcément, mais nous avons sélectionné quelques France-Irlande mémorables. On y revivra l’événement de Walter Spanghéro, l’essai interminable de Philippe Sella, le drop monstrueux de Jonathan Sexton et le triplé de Brian O’Driscoll.

Les victoires françaises

Une victoire très logique à Colombes 11 à 6, deux essais à zéro en faveur des Français commandés par Michel Crauste. On a retenu de ce match le doublé de Christian Darrouy, l’ailier de Mont-de-Marsan, complice des frères Boniface tous deux alignés au centre. L’Irlande avait conforté sa réputation de vaillance, à la limite des règles avec les Willy-John McBride, Ray McLoughlin, Noël Murphy ou Ken Kennedy. Le public fut assez lamentable et injuste avec l’arbitre anglais M.Brooke jusqu’à lui lancer des bouteilles de bière. Mais ce match lança surtout le mythe Walter Spanghéro. Le deuxième ligne de Narbonne réussit un match extraordinaire, magnifié en direct par Roger Couderc. En plein match, on entendit le public scander : « Walter ! Walter ! », fait inédit. Et le lendemain, Roger Couderc ouvrit « Sport Dimanche » avec le maillot blanc sali du joueur dans les mains. Si l’on ajoute la force du reportage dans la famille de Bram, diffusé peu de temps auparavant, on mesure l’impact sur l’opinion publique de la dimension de cet avant hors norme.

  • 1984 : l’expulsion de Garuet

La France était entraînée par Jacques Fouroux et commandée sur le terrain par Jean-Pierre Rives, et ses talents individuels avaient de quoi effrayer tous les défenseurs du monde. Blanco, Sella, Gallion, Lagisquet n’avaient pas leur égal chez les Britanniques. D’entrée de jeu, elle s’impose face à l’Irlande tenante du titre : 25-12. Le pack irlandais réputé rugueux ne tient pas la route face à la machine bleue même réduite à sept, car le match est marqué par la première expulsion française de l’Histoire. Celle du pilier droit de Lourdes Jean-Pierre Garuet, accusé d’avoir administré une fourchette à un adversaire. Par une colère feinte, Albert Ferrasse lui sauva la mise, Garuet fut suspendu trois mois avant de poursuivre sa carrière de terreur placide des mêlées.

  • 1986 : un essai interminable

Un match joué dans la pénombre où les forces apparurent vraiment disproportionnées. Les Bleus commandés par Daniel Dubroca et entraînés par Jacques Fouroux étaient tout simplement au-dessus du lot, aussi bien devant que derrière. Les Irlandais retardèrent l’échéance durant une mi-temps, avant de craquer. La partie est restée célèbre pour la beauté du dernier essai conclu par Philippe Sella après une action de 65 secondes riche de 23 passes (mais certains puristes n’en comptent que 19 en jouant sur des passages au sol et sur la déviation initiale d’Eric Champ). Douze joueurs furent concernés par cette farandole qui est restée dans toutes les mémoires. Quand on la revoit, on est marqué par la qualité des transmissions de l’ouvreur Guy Laporte, trop souvent caricaturé comme un canonnier alors qu’il savait jouer au rugby. « Je crois que tout est parti d’une touche prise par Champ sur lancer adverse. Et Dubroca m’a servi, j’ai accéléré et j’ai vu que mes centres étaient verrouillés par la défense et j’ai fait une « sautée » pour Estève sur la gauche. Tout est parti de là, ça a donné une vitesse à l’action qui ne s’est plus estompée. » nous confia-t-il trente ans plus tard.

  • 1992 : une vraie démonstration

Le match fut symbolique d’une certaine époque. La France commandée par Philippe Sella et coachée par Pierre Berbizier était cent coudées au-dessus du XV du Trèfle considéré alors comme l’« Homme Malade du Tournoi ». Pour l’époque, le score fut très lourd : 44-12 et sept essais à zéro signés Laurent Cabannes, Marc Cécillon, Alain Penaud (deux), Jean-Luc Sadourny et Sébastien Viars (deux). À chaque accélération, les Bleus pénétraient comme dans du beurre dans la défense verte, à l’image de ce premier essai conclu presque trop facilement côté fermé par Alain Penaud, ouvreur du CA Brive : une simple course en contournement de la mêlée sans être effleuré par personne. L’autre Corrézien, Sébastien Viars, en profita pour battre le record de points marqués par un Français dans le Tournoi : 24 points. On se posa des questions sur la place de l’Irlande dans le Tournoi. On se trompait, heureusement.

  • 2002 : le triomphe de Bernard Laporte

La France surclasse l’Irlande 44 à 5 pour son septième Grand Chelem et lance le mythe Bernard Laporte, sélectionneur charismatique et prolixe. On se souvient de ce succès par ses acteurs évidemment, Aurélien Rougerie, Serge Betsen, Nicolas Brusque. Mais on n’oublie pas que ce succès a marqué l’avènement d’un nouveau rugby, le « jeu des blocs » disions-nous à l’époque. L’idée que les joueurs devaient rester en cellules dispersées sur la largeur du terrain pour s’éviter les courses inutiles. Aux côtés de Bernard Laporte, son adjoint Jacques Brunel en fut l’artisan, même si l’influence du rugby sudiste se fit aussi sentir et notamment les Brumbies d’Eddie Jones.

  • 2022 : un suspense à couper au couteau

Ce fut le match le plus disputé du Grand Chelem réussi par le sélectionneur Fabien Galthié, avec Antoine Dupont comme capitaine. Une belle victoire 30 à 24 face à une Irlande annoncée très forte et invaincue depuis neuf matchs (elle remporterait les deux Tournois suivants). Un vrai match de haut niveau rendu très rude par une grosse bataille dans le jeu au sol, ce qui permit à François Cros de se tailler la part du lion et à Melvin Jaminet de montrer ses qualités de buteur. Mais on se souvient de ce premier essai conclu d’entrée de jeu par Antoine Dupont en personne sur une remise intérieure d’une clarté biblique de Romain Ntamack. On se souvient aussi de l’essai qui suivit immédiatement, sur le renvoi irlandais capté par l’ailier Mack Hansen. On se souvient de l’intensité de chaque moment, de la France qui sembla prendre le dessus avec un essai supplémentaire de Baille en puissance (merci Atonio) puis du retour des Irlandais (Van der Flier, Gibson-Park) et de l’essai refusé à Melvin Jaminet à 27-24, empêché in extremis d’aplatir. Ça fit quand même 30-24 et ça offrit trois dernières minutes de suspense à couper au couteau avec des Bleus intransigeants en défense.

Les victoires irlandaises

  • 2000 : le triplé de Brian O’Driscoll

Coup de tonnerre au Stade de France. Après 28 ans de disette, les Irlandais s’imposent 27 à 25 et reviennent dans le concert des grandes nations. Le match est marqué par l’exploit majuscule d’un centre blondinet de 20 ans, Brian O’Driscoll. Par ses jambes de feu, il transperce à trois reprises la défense des tricolores devant 80 000 personnes médusées. La vie du joueur du Leinster bascula ainsi. Depuis Mike Gibson, l’Irlande n’avait plus produit de talent aussi éclatant. Ce fut très loin d’être un feu de paille, BOD resterait pour de longues années, l’un des phares du Tournoi. Il est toujours le recordman des essais marqués dans le Tournoi avec 26 réalisations.

  • 2014 : le sang froid d’une première ligne en difficulté

Brian O’Driscoll toujours lui, célèbre ses adieux, à 34 ans, par sa deuxième victoire à Paris, quatorze ans après la première. Il range ses crampons après la bagatelle de 141 sélections. L’Irlande commandée par Paul O’Connell s’impose 22-20 et gagne le Tournoi par la même occasion. On se souvient du sang-froid des Irlandais brillants autour de l’ouvreur Jonny Sexton, mais dominés par moments en mêlée. Mais les joueurs de première ligne acceptent la supériorité française. Ils reculèrent sans se relever pour éviter les pénalités assassines.

  • 2018 : le drop assassin de Sexton

L’Irlande débute le Tournoi au Stade de France face à des Français en plein doute. Les Bleus font débuter un ouvreur de 19 ans et deux mois Matthieu Jalibert. Les Bleus entraînés par Jacques Brunel et commandés par Guilhem Guirado font de leur mieux, ils inscrivent le seul essai du match par Teddy Thomas. Mais les Irlandais de Rory Best s’imposent 15-13 grâce à un drop extraordinaire de Jonathan Sexton. Extraordinaire par son éloignement (45 mètres), sa temporalité (82e) et la richesse de l’action (42 temps de jeu).