De petite banlieusarde à patronne du rap français. Avec Dans ma bulle, son troisième album après Premier mandat et Brut de femmes, Diam’s se hisse officiellement sur le toit d’un genre musical codifié et dominé par les hommes. Un « album parfait », comme le confie à 20 Minutes l’animateur radio Fred Musa. Cet opus fête déjà son vingtième anniversaire, mais il n’a pas pris une ride.
Bien avant #MeToo ou la prise de conscience des enjeux autour de la santé mentale, et seulement quelques mois après les émeutes de 2005, Diam’s aiguise sa plume pour la mettre au service de thèmes engagés, puissants et universels. Les banlieues, l’immigration, les violences faites aux femmes, le suicide ou le body positive jalonnent les quinze claques musicales de l’un des meilleurs albums de rap français. Dans ma bulle met (presque) tout le monde d’accord, et il s’impose encore, vingt ans plus tard, comme une référence pour les plus jeunes générations.
Un album intergénérationnel qui résonne toujours
L’héritage que laisse Diam’s, née Mélanie Georgiades, passe par des textes qui parlent au plus grand nombre. Un choix critiqué par certains rappeurs et médias spécialisés à l’époque, lui reprochant de faire de la variété. Mais c’est toute la force de cet album certifié disque de diamant, le plus vendu au cours de l’année 2006. « Cet album est un phénomène de société qui contient plusieurs clés de lecture, et c’est ce qui fait sa richesse », analyse Keivan Djavadzadeh, sociologue et maître de conférences à l’université Paris-8, auteur de Hot, Cool & Vicious. Genre, race et sexualité dans le rap états-unien.
« Diam’s est une espèce d’ovni dans la paysage musical car c’est une femme qui fait du rap, qui engrange des certifications, et qui, en plus, arrive à parler au très grand public. »
Sa plume et son flow constituent bien évidemment partie du succès de Diam’s, mais ce n’est pas l’unique rappeuse d’envergure à l’époque – il y a notamment Lady Laistee, Princess Aniès, Keny Arkana. C’est en revanche la seule qui se risque à faire des morceaux dits commerciaux – Confessions nocturnes, Jeune demoiselle – que l’on pourrait qualifier d’introductions à des sons bien plus profonds. Le racisme et la fracture de la société dans Ma France à moi et Marine, le suicide dans Par Amour et T.S. et les dérives et violences vécues dans les banlieues dans Dans ma bulle ou Cause à effet. Deux faces d’une même artiste réunies dans La boulette, cri de révolte de toute une génération scandé en dansant.
« Diam’s m’a confié qu’elle voulait que son album puisse traverser les époques », se souvient Fred Musa, qui a réalisé le documentaire « Six mois dans ma bulle » sur la création de cet opus. « Elle voulait aborder des sujets forts, intimes et personnels, mais dont elle savait qu’ils parleraient à d’autres, et s’inscriraient malheureusement dans le temps ». Pari réussi, héritage transmis. D’après des données fournies par Deezer, 25 % des auditeurs de Diam’s ont entre 18 et 25 ans, soit quasi autant que les générations précédentes (28 % ont entre 26 et 35 ans et 26 % entre 36 et 45 ans). Et La boulette est son titre le plus écouté au cours des douze derniers mois. « Il n’est pas si fréquent aujourd’hui de trouver des artistes de rap de cette époque dont la jeune génération connaît encore les morceaux », ajoute Keivan Djavadzadeh.
Toujours citée comme une référence
En 2006, dès sa sortie, Dans ma bulle est salué par les figures du rap de l’époque. « J’ai envoyé un petit message d’encouragement pour lui dire que le titre La boulette défonce », confie Mokobé dans le documentaire Six mois dans ma bulle. On y entend également Soprano : « Les gens qui vont écouter cet album vont devenir fous ». Quant à Kool Shen, c’est le talent de la rappeuse qu’il souligne : « Je la vois comme une rappeuse qui est au niveau et qui apporte quelque chose au rap français ». Si certains n’ont pas hésité à tacler son flow ou ses choix musicaux, le diamant brut a largement été validé par la profession, il y a vingt ans comme aujourd’hui.
« Il n’y a pratiquement rien à jeter sur cet album. On peut dire qu’elle a signé l’album parfait. C’est normal que ce genre d’albums s’inscrive dans le temps. Tous les grands albums continuent à vivre. »
« C’est l’album qui m’a le plus bercé, et m’a donné envie de rapper. Cet album, c’est 50 % de mon ADN musical », a déclaré le rappeur Hatik à Konbini au sujet de Dans ma bulle. Un vibrant hommage parmi tant d’autres, de Suzane à Dinos ou Xzena – et on en passe – qui témoigne de l’impact de cet opus, et plus largement de l’héritage transmis par Diam’s, qui influence toujours le rap français. « Je la vois toujours très présente dans la tête de plein d’artistes, qui y font référence alors qu’elle n’est plus présente médiatiquement depuis une bonne dizaine d’années », confirme Fred Musa. Plus qu’une référence, Diam’s a aussi, d’une façon ou d’une autre, ouvert la voie à toute une génération d’artistes féminines.
Impossible de comparer Aya Nakamura, Theodora ou Shay à Diam’s, que ce soit en matière de flow, de textes, ou de positionnement artistique. Mais la petite banlieusarde a forcément contribué à leur montrer « qu’il y avait de la place pour les artistes féminines dans les musiques hip-hop », comme le souligne Keivan Djavadzadeh. Il précise toutefois que ça a été « à double tranchant ». Si elle leur a ouvert des portes, l’obsession de l’industrie à vouloir dénicher la nouvelle Diam’s en a fermé quelques-unes. Reste que le diamant brut leur a laissé un héritage qu’elles cultivent toutes aujourd’hui, même au-delà du rap : s’affirmer en tant qu’artiste féminine dans un univers (toujours) masculin, sans jamais se renier.