Pedro Sanchez a annoncé fin janvier la régularisation d’un demi-million de clandestins en Espagne. Une mesure qu’il défend dans le New York Times, en s’appuyant sur la polémique «ICE» aux États-Unis et une conjoncture économique favorable.

Donald Trump n’est jamais cité nommément. Mais la politique migratoire américaine est évoquée à plusieurs reprises, comme un épouvantail, dans la tribune du mercredi 4 février, publiée dans le New York Times  et signée du premier ministre espagnol, Pedro Sanchez. Trois jours après le décès d’un second manifestant américain dans les manifestations anti-police de l’immigration à Minneapolis, ce dernier annonçait la régularisation d’un demi-million de sans-papiers. Dans son texte au titre sans équivoque («Voilà pourquoi l’Occident a besoin de migrants»), le chef du gouvernement espagnol défend non seulement sa mesure, mais appelle ses homologues européens à l’imiter. L’enjeu, selon lui, bâtir non pas «des sociétés fermées et appauvries», mais «des sociétés ouvertes et prospères».

«Que devons-nous faire de ces gens ?», interroge Pedro Sanchez au sujet de ces centaines de milliers d’étrangers en situation irrégulière. Des gens, assure-t-il, qui «prennent soin de parents vieillissants, travaillent dans de petites et grandes entreprises, (…) se promènent dans les parcs, vont au restaurant et jouent dans l’équipe locale de football amateur», mais qui «n’ont pas les documents légaux qui leur permettent» de vivre en Espagne. Des gens qui «n’ont pas les mêmes droits que les citoyens de votre pays», ni «ne peuvent recevoir un enseignement supérieur, payer des impôts ou contribuer à la Sécurité sociale».


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«Certains dirigeants ont choisi de les traquer et de les expulser par des opérations à la fois illégales et cruelles», souligne Pedro Sanchez dans une allusion évidente à la politique de Donald Trump. «Mon gouvernement a choisi une autre voie : une voie rapide et simple pour régulariser leur statut d’immigration. Le mois dernier, mon gouvernement a publié un décret qui rend jusqu’à un demi-million de migrants sans papiers vivant en Espagne éligibles aux permis de séjour temporaire, avec certaines conditions, qu’ils pourront renouveler après un an.»

«Rien à voir avec l’origine ethnique, la race, la religion ou la langue des migrants»

Un choix motivé, poursuit-il, par une raison «morale» et une raison «pragmatique». «Morale», parce que l’Espagne, «autrefois une nation d’émigrés», accueille aujourd’hui de nombreux étrangers. «C’est notre devoir de devenir la société accueillante et tolérante que nos propres proches auraient espéré trouver de l’autre côté de nos frontières», martèle le premier ministre. «Pragmatique», parce que l’Espagne, comme le reste de l’Europe, connaît un hiver démographique qui appelle de l’immigration pour «maintenir leurs économies et leurs services publics à flot».

Pedro Sanchez l’admet, l’immigration suscite «d’énormes défis». Mais ces défis «n’ont rien à voir avec l’origine ethnique, la race, la religion ou la langue des migrants», assure-t-il, avant d’évoquer les problèmes de «pauvreté, inégalités, marchés non régulés, obstacles à l’accès à l’éducation et aux soins de santé». Face aux «MAGA» (en référence au slogan «Make America Great Again», le terme désigne l’entourage de Donald Trump – NDLR) qui pourraient considérer la régularisation de 500.000 personnes comme «un geste suicidaire», Pedro Sanchez appelle à «ne pas [se] laisser tromper», avant de faire le panégyrique d’une Espagne en plein essor économique.

«Cette prospérité est le fruit du travail acharné des citoyens espagnols, de l’effort collectif de l’UE et d’un programme inclusif qui considère les migrants comme des partenaires nécessaires», avance-t-il, avant d’en appeler aux autres dirigeants occidentaux, non sans manichéisme. «Nous, en tant que nations occidentales, devons choisir entre devenir des sociétés fermées et appauvries, ou des sociétés ouvertes et prospères.» AfD en Allemagne, Reform Uk en Grande-Bretagne, Rassemblement national en France, jamais les partis anti-immigration n’ont été aussi puissants dans les sondages. Sans oublier Giorgia Meloni en Italie, ou Vikotr Orban en Hongrie, pour ne citer qu’eux. Mais Pedro Sanchez conclut : «Pour moi, le choix est clair. Et pour notre prospérité et notre dignité humaine, j’espère que beaucoup d’autres suivront le mouvement.»

Coïncidence ou calcul, l’annonce de la régularisation d’un demi-million de migrants en Espagne fin janvier est arrivée à point nommé, au beau milieu de la séquence «ICE». Après la mort de deux manifestants à Minneapolis, cette police américaine, symbole de la politique anti-immigration de Donald Trump, a été vivement critiquée dans la presse occidentale. Pedro Sanchez a aussi annoncé cette mesure le jour de la publication des chiffres du chômage pour le 4e trimestre 2025, qui montrent de fait un taux sous les 10% pour la première fois depuis 2008. Un succès obtenu en partie grâce aux nouveaux emplois occupés par des étrangers (52.500 contre 23.700 l’année au dernier bilan). Comme Pedro Sanchez ne manque pas de le rappeler dans sa tribune, ces régularisations massives avaient été demandées via une initiative populaire signée par plus de 600.000 personnes et soutenue par quelque 900 associations ainsi que l’épiscopat espagnol.


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Sanchez «déteste le peuple espagnol»

Politiquement, Pedro Sanchez a enfin fait cette annonce après une réunion entre le gouvernement et le parti d’extrême gauche Podemos, très favorable à l’immigration. Pour Alberto Núñez Feijóo, le leader du Parti populaire (PP, droite), la principale force d’opposition, le premier ministre cherche ainsi à «détourner l’attention» de l’opinion publique, focalisée depuis le 18 janvier sur la tragédie ferroviaire qui a fait 45 morts dans le sud du pays. «La politique migratoire de Sánchez est aussi insensée que sa (politique) ferroviaire», a-t-il lâché sur X. Sanchez «déteste le peuple espagnol» et «veut le remplacer», a renchéri Santiago Abascal, le chef de file du parti d’extrême droite Vox, troisième force politique du pays.

Ces régularisations devraient concerner en premier lieu les migrants latino-américains, qui représentent 91% des 840.000 personnes actuellement en situation irrégulière en Espagne, selon les chiffres du think tank Funcas. En novembre 2024 déjà, le gouvernement avait adopté une réforme qui devait permettre la régularisation de 300.000 personnes par an au cours des trois années suivantes. L’Espagne est l’une des trois principales portes d’entrée de l’immigration en Europe, avec l’Italie et la Grèce. Près de 37.000 migrants irréguliers sont entrés en 2025 en Espagne, un chiffre en forte baisse par rapport à 2024 (64.000 arrivées, soit une baisse de 42,6%), selon le ministère de l’Intérieur. D’après les dernières données publiées par l’Institut national de la statistique, plus de sept millions d’étrangers vivent en Espagne sur une population totale de 49,4 millions de personnes.