Perquisitions visant le réseau social X, projets d’interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs, attaques verbales d’Elon Musk: l’Union européenne change de ton face aux géants américains du numérique. Mais dépendante technologiquement, elle peine à transformer ses ambitions réglementaires en véritable rapport de force, analyse Charles Thibout, maître de conférences à Sciences Po Strasbourg.
« Jusqu’à présent, les grands acteurs du numérique états-uniens enfreignaient pas mal de règles (…), mais il y avait un respect du décorum, un respect des formes », décrit Charles Thibout, maître de conférences à Sciences Po Strasbourg, dans Tout un Monde
Or, selon lui, « depuis l’arrivée d’Elon Musk, qui plus est soutenu par Donald Trump, cette apparence a été battue en brèche ». Les Etats-Unis sont désormais « dans une logique de confrontation claire », explique-t-il, et estiment que, dans ce rapport de force, « ils finiront par l’emporter et que les Européens se soumettront ».
Une dépendance européenne assumée
Une stratégie rendue possible par la dépendance européenne aux technologies américaines. « L’Europe dépend des technologies américaines », souligne Charles Thibout. Il rappelle que, jusqu’ici, les autorités européennes ont fait preuve de retenue dans leurs sanctions.
« Jamais, par exemple, les amendes de 4% du chiffre d’affaires mondial prévues pour irrespect des règles RGPD n’ont été appliquées. Jamais les sanctions maximales prévues par ces règlements n’ont été utilisées », observe-t-il. Selon lui, cela s’explique par « une volonté de ne pas offusquer ces entreprises » et de ne pas compromettre leur activité sur le marché européen.
Dans ce contexte, « Elon Musk, soutenu par l’administration américaine, met les Européens au pied du mur pour voir jusqu’où ils sont capables d’aller dans leur propre logique de protection des intérêts des grandes entreprises états-uniennes », estime le conférencier.
Une volonté politique qui fait défaut
L’argument inverse – la dépendance des entreprises américaines aux centaines de millions de clients européens – est « certainement » valable, reconnaît Charles Thibout. Mais il doute que cela suffise à provoquer un sursaut politique.
La raison pour laquelle les Européens n’agissent pas, « c’est avant tout une question politique », affirme-t-il. Selon lui, les dirigeants européens ont longtemps associé « leur prestige et leur capital politique » à leur capacité à attirer ces grandes firmes, perçues comme « l’avant-garde éclairée de la modernité technologique ».
« Vouloir aujourd’hui freiner leur expansion en Europe, ce serait aller à contre-courant de cette logique extrêmement ancrée depuis les années 2000 », conclut-il.
Propos recueillis par Eric Guevara-Frey
Article web: Julie Marty