Dans un logement HLM du 19e arrondissement de Paris, Pauline*, 29 ans, dort sur le canapé convertible du salon de sa mère depuis huit ans. Une situation de plus en plus difficile à vivre pour cette assistante de production en recherche d’emploi dans le milieu de l’audiovisuel. « C’est très tendu, reconnaît Pauline. On vit l’une sur l’autre. Quand on s’engueule, je suis obligée de rester dans la même pièce. L’entente est vraiment dégradée et on ne se supporte plus. »
Venant d’un milieu modeste, sans emploi stable depuis la fin de ses études, elle n’a pas d’appartement, ni même de chambre à soi. En 2021, avec son compagnon assistant d’éducation, ils ont cherché à trouver en appartement. En vain : leur dossier a été refusé à Paris et en banlieue. Pauline fait partie des 643.000 personnes qui vivent de manière contrainte dans le logement d’un tiers, faute de ressources ou de logement autonome, d’après le 31e rapport sur l’état du mal-logement en France.
Cela « témoigne d’une précarité croissante face au logement que ne parviennent pas à prendre en charge les politiques publiques », relève la Fondation pour le logement (FPL), qui souligne que ces situations soulèvent des questions essentielles en matière de droits, de protection et de qualité de vie.
« Enormément de promiscuité »
En situation de logement chez un tiers depuis ses 18 ans, Pauline avait déménagé chez sa grand-mère en 2015, à la suite d’un conflit avec sa mère. Mais, en raison d’une invasion de punaises de lit dans leur immeuble, Pauline a dû retourner habiter chez sa mère, avec sa grand-mère, décédée l’année dernière. Elle vit dans la salle à manger, qui est aussi une pièce commune où se situe la télé. « C’est un espace de cohabitation avec énormément de promiscuité, je n’ai pas de coin, pas d’espace à moi », raconte-t-elle. La comparaison avec ses amies, qui ont leur appartement, ou sont mariées avec des enfants, amplifie son sentiment de frustration.
Sa mère, qui a un handicap physique et marche avec difficulté, est aussi dans une situation de dépendance vis-à-vis d’elle. Pauline s’occupe de faire les courses, d’aller acheter les médicaments. « Finalement, même si j’avais un travail avec un salaire qui me permettrait de partir et d’avoir un logement, il faudrait que j’aie un logement qui ne soit pas très loin », chuchote-t-elle au téléphone, expliquant à ce moment-là être « enfermée » dans la cuisine pendant qu’une infirmière fait les pansements de sa mère dans la salle à manger. Plutôt spacieux, l’appartement de 60 m2 a deux chambres, une pour sa mère et l’ancienne de Pauline, « un très grand placard » transformé en débarras après son départ et maintenant rempli de cartons.
Des « arrangements » très variés entre hébergeur et hébergé
Parmi le million de personnes privées de logement personnel, un tiers correspond à des personnes sans domicile et les deux tiers sont hébergés chez un tiers de manière contrainte. Ils ont des profils variés, détaille la Fondation pour le logement : jeunes adultes qui restent durablement chez leurs parents ou retournent vivre auprès d’eux après un accident de la vie (perte ou recherche d’emploi après des études, séparation, etc.), accueil de parents éloignés ou âgés, amis ou ressortissants du même quartier ou village. Il peut aussi s’agir d’hébergement en solidarité avec des personnes exilées ou en grande précarité, sans lien de proximité.
Ces situations engendrent des « arrangements » très variés, allant de l’occupation gratuite d’une chambre ou d’un couchage d’appoint jusqu’à des formes « marchandes », s’apparentant à de la sous-location ou à l’échange d’un hébergement contre des services. Pour la Fondation, le développement de l’hébergement chez des tiers, qui a augmenté de 13 % entre 2013 et 2020, résulte « en partie des insuffisances de l’hébergement institutionnel et de la raréfaction des logements locatifs à bas prix ». Mais cette réalité reste méconnue pour l’organisation reconnue d’utilité publique en raison de la stigmatisation et d’un manque de données.
Un fort impact sur le bien-être individuel
Etre dans cette situation de dépendance vis-à-vis d’un tiers « impacte la construction identitaire et le bien-être individuel », note aussi la Fondation pour le logement. Pauline explique avoir « beaucoup regrossi par pulsions alimentaires dues au stress ». « On ne s’entend pas du tout avec ma mère, poursuit-elle, elle n’accepte pas mes choix de vie, la manière dont je veux gérer mon futur, le travail que je veux faire. »
Le phénomène d’hébergement chez un tiers agit comme un « miroir des dysfonctionnements » des conditions d’accès au logement pour les plus modestes, selon la FPL. Une étude du service des données et études statistiques, intitulée « Besoins en logements à horizon 2030, 2040 et 2050 », évalue la pénurie de logements à 1,5 million aujourd’hui. La Fondation appelle à reconnaître institutionnellement l’hébergement chez des tiers pour mieux recenser le phénomène, et permettre d’établir un cadre. Elle demande aussi à reprendre la production de logement social, notamment de petits logements très sociaux et de logements étudiants.
* Le prénom a été modifié.