Quand je suis sorti de l’école, en 1976, on ne m’a jamais dit qu’il y avait un problème avec les pesticides, raconte, d’une petite voix, Jean-Yves Vivien, à la sortie de l’audience au tribunal de Nantes. Pendant quarante ans, il a cultivé des céréales et élevé des vaches allaitantes à Erbray (Loire-Atlantique). Et avant lui, c’était ses parents. Et autour de lui, des agriculteurs ont pulvérisé généreusement. En 2020, le diagnostic tombe, il a un cancer de la prostate. Victime des pesticides.
Depuis la création, en 2020, du Fonds d’indemnisation des victimes des pesticides, le FIVP, les maladies professionnelles des agriculteurs sont mieux reconnues et les dangers des produits phytosanitaires sont désormais bien installés dans le débat public. En 2024, le FIVP a enregistré 978 demandes d’indemnisations, une hausse de plus de 40 % par rapport à l’année précédente. Et versé plus de dix-huit millions d’euros aux victimes.
« C’est très peu pour un cancer »
Pour autant, la réparation a parfois des allures de longue bataille. Et ce n’est pas Hermine Baron, avocate spécialisée, qui dira le contraire, elle qui parcourt les tribunaux de France pour défendre des paysans. Ce jeudi 5 février, devant le pôle social à Nantes, elle est venue plaider la cause de Jean-Yves Vivien.
Son cancer de la prostate a été reconnu comme maladie professionnelle, car il figure dans la liste des pathologies reconnues officiellement comme pouvant être liées aux pesticides. Mais son taux d’incapacité partielle permanente est de 35 % ; c’est très peu pour un cancer. On est exposé à un risque de récidive », insiste l’avocate. L’ancien éleveur a énuméré auprès du médecin des problèmes physiques et psychologiques. Pour le représentant du FIVP, cela correspond bien à un taux de 35 %. Ce taux détermine le montant de l’indemnisation.
Jean-Paul Renaud, lui, n’a rien perçu et n’est plus là pour se faire entendre. Il est décédé en janvier 2023, d’un adénocarcinome bronchique. C’est sa femme qui a saisi la justice. Polyculture, élevage d’autruches, de dindes, de porcs : l’agriculteur d’Erbray a côtoyé des activités très différentes.
L’effet cocktail
Mais aujourd’hui, le FIVP ne reconnaît pas de lien entre la maladie qui a emporté Jean-Paul Renaud et les pesticides. L’avocate déplore que le fonds n’examine pas l’effet cocktail des expositions, qui génère des cancers, notamment celui des poumons. L’agriculteur a été exposé aux pesticides, aux poussières, au diesel du tracteur, aux traitements antiparasitaires vétérinaires. Les interactions entre molécules ont des effets démultiplicateurs. Mais ils sont encore peu étudiés.
Dans un troisième dossier, un agriculteur atteint d’un cancer du sang conteste la date à laquelle le fonds a considéré que son état était stabilisé. À force de se battre, on arrive à gagner, soutient l’avocate, des maladies pas encore reconnues officiellement finissent pas être indemnisées par le fonds. » Ces trois jugements ont été mis en délibéré.
Dehors, sur le parvis, le collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, créé il y a dix ans, déploie sa banderole. Tous les mois, ils reçoivent une dizaine d’appels d’agriculteurs malades.