Sous la pluie battante de Saint-Denis, les Bleus se sont sortis du piège tendu par les Irlandais, à la grâce d’une belle abnégation sous les ballons hauts et surtout d’une stratégie de dépossession parfaitement pensée, servie par un jeu au pied de haut niveau en première période.

Osons une confidence : avant ce France – Irlande que tous les observateurs de France et de Navarre présentaient comme hautement abordable pour leurs favoris, notre inquiétude n’était pas liée aux forces en présence. Non, à notre arrivée au Stade de France, ce n’étaient pas les charges de Caelan Doris qui nous préoccupaient, ni de savoir comment les Tricolores allaient manœuvrer en défense pour éviter d’exposer Matthieu Jalibert aux charges gourmandes de Stuart McCloskey. Pas même les éternels « fondamentaux » de la conquête et de la défense, mais tout bonnement cette pluie froide et abondante qui s’abattait sur l’enceinte dyonisienne, comme la promesse d’un festival de chandelles susceptible de favoriser les desseins de la bande d’Andy Farrell. Et pour tout dire, le début de match s’est avéré conforme à nos prédictions, avec une multitude de coups de pied dans la boîte montés par le demi de mêlée Jamison Gibson-Park, ce dernier confirmant la statistique selon laquelle il était le joueur au monde à avoir le plus utilisé son jeu au pied lors de la dernière tournée de novembre…

Organisés et déterminés sur les « deuxièmes ballons »

Le truc ? Il est que, contrairement au mois de novembre dernier, les Bleus ont affiché du répondant et de l’organisation dans les duels aériens (un seul ballon perdu sur 15). Car si toutes les chandelles n’ont pas été captées de volée par Thomas Ramos ou Matthieu Jalibert (comment aurait-il pu en être autrement au vu de la pression adverse ?), les Tricolores se sont montrés beaucoup plus efficaces qu’à l’automne sur les « deuxièmes ballons », en plaçant systématiquement un ailier dans le camp irlandais pour intercepter une éventuelle claquette (Attissogbe y est ainsi parvenu à deux reprises). Ce qui leur a souri à plusieurs reprises, grâce en outre à une agressivité de bon aloi, à l’image de Louis Bielle-Biarrey contestant au sol un ballon qu’il avait pourtant perdu au préalable dans le duel aérien (15e). Autant d’attitudes conquérantes qui ont évité aux Irlandais de s’installer à peu de frais dans le camp bleu, comme ils espéraient le faire en copiant le plan des Sud-Africains.

Toutefois, ce préalable remporté, il s’agissait encore pour les Bleus d’inverser le rapport de force, en occupant le terrain adverse avec méticulosité. Et là encore, en début de rencontre, un frisson nous a parcourus, les temps pour Osborne de trouver un remarquable 50-22 au nez et à la barbe de Depoortere (6e), ou à Prendergast de trouver une bonne diagonale décalant suffisamment O’Brien pour imposer une grosse pression à Ramos (9e). Une mauvaise passe qui n’a – heureusement – pas duré longtemps, grâce au plan parfait concocté par les Bleus.

Les Irlandais asphyxiés sur chaque ballon perdu

Ce plan ? Il consistait, tout simplement, à garder au maximum le ballon dans le terrain pour imposer aux Irlandais de très longues séquences, les Bleus se montrant ici très confiants en leur forme physique. C’est ainsi qu’au lieu de dégager sagement en touche et s’exposer au rythme des Irlandais (ces derniers raffolant en outre de lancer le jeu à travers leur alignement), les Bleus ont dicté leur propre tempo, allongeant les séquences dans cette recherche effrénée des espaces libres, et même en jouant les touches rapidement dès que l’occasion en était possible. Le but étant d’asphyxier les Irlandais en les faisant tomber dans le chaos qu’ils redoutaient plus que tout…

À ce titre, le premier essai inscrit par Louis Bielle-Biarrey se veut la parfaite illustration de notre propos (lire ci-dessus). Partie d’une touche irlandaise dans les 40 mètres tricolores suivie d’une chandelle de Gibson-Park, la séquence dura ainsi près de 2 minutes 20, les Bleus retournant la situation par quatre parfaits coups de pied de Dupont, Attissogbe puis Jalibert, avant de porter l’estocade par une contre-attaque létale de Louis Bielle-Biarrey, décalé par ses copains bordelais. De quoi se donner le plein de confiance, et se dégager l’horizon… Mieux ? C’est encore au bout d’un nouvel échange de jeux au pied, dynamisé par une touche rapide, que les Bleus ont fait craquer les Irlandais juste avant la pause, au bout d’une longue séquence conclue par Ollivon (34e). Cerise sur le gâteau, c’est encore à la poursuite d’un petit coup de pied de Dupont dans l’axe d’un ruck (les errements de Gibson-Park dans le second rideau ayant manifestement été bien ciblés) que le chasseur Bielle-Biarrey saisit sa proie pour un doublé. Comme quoi, c’est bien dans les vieux pots que l’on fait les meilleures soupes, la dépossession chère à Fabien Galthié ayant encore de beaux jours devant elle, à condition de se donner les moyens de la rendre efficace. Ce que les titulaires ont manifestement mieux intégré que les finisseurs, soit dit au passage…

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Capture d’écran France 2

1 – Après une touche irlandaise qui les voit attaquer la zone de Matthieu Jalibert au milieu du terrain, les Irlandais choisissent de mettre la pression aux Bleus par Gibson-Park. Sauf que, si Ramos ne parvient pas à capter le ballon de volée, c’est Attissogbe qui se montre le plus prompt sur le deuxième « ballon », sur lesquels les Bleus se sont montrés très bien organisés.

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Capture d’écran France 2

2 – Alors que la logique aurait pu consister à chercher une touche directe, les Bleus choisissent au contraire de garder le ballon dans le terrain et de chercher un espace libre. En l’espèce, c’est Matthieu Jalibert (cercle bleu) qui indique à Antoine Dupont l’espace dans le deuxième rideau, déserté par Gibson-Park.

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Capture d’écran France 2

3 – Surpris par cette pression, les Irlandais peinent à se réorganiser offensivement et concèdent rapidement un turnover face à l’agressive défense française. Un ballon une nouvelle fois récupéré par Attissogbe qui, bien guidé par ses partenaires, trouve un nouvel espace libre au fond du terrain, en prenant soin de laisser le ballon dans l’aire de jeu.

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Capture d’écran France 2

4 – La chasse des Bleus sur l’arrière Osborne est excellente, qui pousse ce dernier à précipiter son jeu au pied. Cherchant un peu trop à allonger, celui-ci ne trouve pas la touche. Le rapport de force, favorable à l’origine aux Irlandais, va s’en trouver complètement renversé…

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Capture d’écran France 2

5 – En effet, bien replacé au fond du terrain pour sauver la touche, Thomas Ramos (cercle jaune) peut contre-attaquer le ballon face à une défense interdite de monter par le règlement, Osborne n’ayant pas pu remettre en jeu ses partenaires sous la pression des Bleus.

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Capture d’écran France 2

6 – Après trois temps de jeu des avants sans grande avancée dans la zone 40-40, la charnière Dupont-Jalibert choisit intelligemment d’alterner en occupant le terrain. L’angle ici trouvé par Jalibert est parfait puisqu’il trouve un rebond dans l’espace libre, flirtant même avec le 50-22.

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Capture d’écran France 2

7 – En retard dans sa couverture face à l’extrême précision du jeu au pied français, Sam Prendergast tente ici le tout pour le tout afin d’éviter le 50-22 (et donc une bonne possession française), en tentant une reprise en demi-volée pour dégager tant que possible son temps. Le hic ? Il est que, comme Osborne, Prendergast ne va pas trouver la touche…

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Capture d’écran France 2

8 – La conséquence ? Elle est immédiate pour les Irlandais. Récupéré par Depoortere, ce ballon gagné de haute lutte par les Bleus à l’issue de cet échange de jeu au pied est contre-attaqué immédiatement par Ramos et Moefana. Il n’en fallait pas plus (avec l’aide d’un microscopique en-avant ?) pour mettre sur orbite le dragster de l’UBB, pour un essai dont il a le secret…